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COMMÉMORATION 14-18. UNE FERME SUR LE FRONT

La ferme des Caperies à Richebourg (62) s’est retrouvée bien malgré elle au cœur du « no man’s land » de 1915 à 1918. En hommage aux soldats qui y ont combattu, ses hôtes actuels racontent pour la première fois son histoire unique.

Philippe et Hélène Vesselier (à gauche) accompagnés d’André et Christiane Bavière, devant le baraquement en bois construit par les soldats au lendemain du 11 novembre 1918. Un bâtiment symbolique entretenu de génération en génération. © DR

Difficile de croire que l’horreur de la guerre a sévi ici. Fleurs colorées, décorations et outils anciens affublent aujourd’hui le corps de la ferme des Caperies, à Richebourg (62), parfaitement restauré avec ses briques rouges. Pourtant, l’exploitation agricole, située sur la ligne de front il y a tout juste 100 ans, fut totalement ravagée par les combats.

Le champ de bataille de la « Tête de sanglier »

La cense de style flamand de la famille Bavière a eu deux vies. La première, de 1820, date à laquelle elle fut construite, à 1914, date de la déclaration de guerre avec l’Allemagne. La seconde, de 1920 à ce jour. Entre ce laps de temps, l’édifice a été le théâtre de nombreuses offensives lors de la première guerre mondiale, notamment de la tristement célèbre bataille de la « tête de sanglier »* qui s’est déroulée sur ses terres.

« Le 30 juin 1916, les soldats du Royal Sussex Regiment lancent une action de diversion à la bataille de la Somme déclenchée le lendemain, explique André Bavière, propriétaire des lieux. Les blessés transitent par le poste de secours installé dans une grange de la ferme avant qu’elle soit entièrement réduite en miettes. » L’assaut se révèle être un désastre et l’armée britannique essuie de lourdes pertes : 364 hommes sont tués ou portés disparus. «Ils étaient originaires de Worthing, une petite ville du sud de l’Angleterre qui a perdu, en à peine 5 h, la plupart de ses jeunes », indique Christiane Bavière, la femme d’André. Tous reposent encore au Saint-Vaast Post military cemetery, qui jouxte la ferme des Caperies.

Dans une pâture accolée à la ferme, André Bavière a recréé une tourelle d’observation qu’utilisaient les troupes pour guetter les tranchées ennemies. Tous les matériaux ont été récupérés sur l’ancien champ
de bataille. En arrière-plan, le cimetière militaire Saint-Vaast Post. © DR

L’entraide des troupes à la reconstruction

Les jours suivant l’Armistice, au retour de la famille Bavière (qui avait fui son habitation en 1914 pour Norrent-Fontes), un élan de solidarité est né parmi les troupes présentes sur place. « En attendant de regagner leurs régions d’origine, les soldats ont aidé mes grands-parents à construire un baraquement en bois (toujours visible aujourd’hui, ndlr), la ferme étant inhabitable comme toutes celles de Richebourg, raconte André Bavière. Ils ont également rebouché quelques tranchées et trous d’obus. » Deux ans plus tard,le corps de logis est reconstruit (avec un étage en moins), puis le reste des dépendances en 1922. La tourmente de la guerre rattrapera la ferme quelques années plus tard ou une grande partie de la production sera réquisitionnée par les armées allemandes entre 1939 et 1945. Un obus venu du ciel manqua même, de peu, de mutiler l’exploitation une nouvelle fois.

Le seul pan de mur de la ferme resté debout après quatre années de guerre. On y aperçoit encore des impacts d’obus. © DR

Des touristes à la Ferme

En 1991, André et Christiane Bavière se lancent dans l’accueil du public. Ils créent la première chambre d’hôtes à la ferme du Béthunois. Trois autres suivront, ainsi que deux gîtes. « Dans ces derniers, plus de 80 % de notre clientèle sont des touristes britanniques ou canadiens, assure Hélène Vesselier, fille d’André et Christiane. Ce sont eux qui nous ouvrent les yeux sur les faits qui se sont véritablement déroulés ici. Nous apprenons régulièrement de nouvelles anecdotes sur la ferme.»

En 2016, à l’occasion du centenaire de la bataille de la « tête de sanglier », l’association communale Mémoire et traditions, dont Christiane Bavière est la présidente d’honneur, a organisé une reconstitution regroupant 200 figurants et de très nombreux descendants de soldats britanniques. Avec le comité régional du tourisme du Nord-Pas de Calais, la famille a suivi une formation pour être membre du « Northern Battlefiels’ partner », réseau de professionnels sensibilisés à l’histoire et au patrimoine de la Grande Guerre en région Hauts-de-France. Elle devrait aussi adhérer prochainement au Savoir vert. Si le fracas des bombes est maintenant bien loin, la « Der des Ders » aura décidément marqué à tout jamais cette ferme du Bas pays d’Artois.

Simon Playoult

* La bataille de la « tête de sanglier » tire son nom de la forme des tranchées qui se tenaient là.
La Rédaction 2017-11-10T14:23:12+00:00 10 novembre 2017|Categories: Actualité|Mots clés: , |