« Je ne suis pas de Calais, je suis de Saint-Pierre », situe précisément Caroline Matrat qui aurait pu se dire de son pâté de maisons tant l’ancrage à son quartier semble prégnant. Son grand-père a tenu la pharmacie à quelques maisons de là. Elle, a grandi dans ces rues pavées. Ce quartier de Calais, c’est son monde. Géographique en tout cas. La quinquagénaire, avocate spécialisée en droit de la famille et du patrimoine et élue départementale, est aussi mère, épouse, sœur et fille. De sa mère, surtout. Des liens qui l’ont conduite à plaider depuis 25 ans pour « la liberté », dit-elle.
Née à Lyon au hasard des affectations d’un père médecin militaire, Caroline Matrat a grandi à Calais et y est revenue installer son cabinet d’avocate, assumant une absence totale de sens de l’aventure. Géographique, toujours. Si elle avait été meilleure en maths, elle serait devenue médecin. Bonne élève tout de même, elle se lance dans le droit, sur conseil d’une mère qui la connaît par cœur : c’est la première de ses binômes de choc. « J’ai eu une enfance qui m’a permis de saisir la réalité des situations », synthétise la quinquagénaire qui sait ce que signifient de devoir se protéger d’un homme, devoir partir en pleine nuit les enfants sous le bras, devoir tout perdre pour préserver l’essentiel. « Adultère, violences… j’ai vécu toutes les situations de sorte que je les connais bien. Ma mère est un modèle très inspirant, qui n’a jamais mis un genou à terre », idolâtre sa fille qui, en raison de ce parcours, finance en partie ses études de droit en poussant le balai à l’hôpital, dans ce milieu très solidaire ; dans ces métiers du soin aussi, qui lui tiennent tant à cœur. « Je sais ce que c’est de faire des nœuds de poubelle », formule-t-elle pour expliquer son sens de l’adaptation.
« Aujourd’hui je n’ai rien à envier à une Nadine de Rothschild, je ne me tromperais pas sur les couverts à poisson, mais je pourrais retourner balayer le trottoir sans état d’âme s’il le fallait. » Elle a surtout cette faculté, pense-t-elle, à pouvoir parler à tous. Et toutes en particulier. Ces femmes qui poussent le balai la nuit, celles qui faisaient des nœuds de poubelle à ses côtés il y a 25 ans et qui se retrouvent aujourd’hui victimes d’adultères, de violences. Celles qui doivent partir en pleine nuit les enfants sous le bras, qui perdent tout pour préserver l’essentiel.
Caroline Matrat prête serment en 1999 et endosse la robe noire. Contrairement à beaucoup d’autres, elle revient à Calais où elle est immédiatement embauchée par celui qui a été son maître de stage et qui a notamment repéré son sens de l’engagement lorsque, après avoir terminé de financer ses études, elle est devenue écrivain public bénévole à bord d’un bus sillonnant les quartiers de Calais.
« J’ai aussi eu cette chance d’avoir un maître de stage qui n’avait pas un gros ego comme d’autres et qui m’a laissée me saisir de dossiers intéressants », salue l’avocate qui détaille : « C’était l’époque de l’affaire d’Outreau. » Voilà comment en 2005, Caroline Matrat devient la plus jeune avocate dans l’affaire, à défendre l’un des voisins. « Je rentre dans l’affaire en fin d’instruction et j’accompagne mon client à Saint-Omer où je suis au contact des ténors : Delarue, Berton, Dupond-Moretti dont je suis une fan absolue. Le jour venu je plaide une justice devant laquelle on n’est pas tous égaux. » Une prise de position politique qui la fait remarquer des fameux ténors. Comme les autres, son client est condamné. « J’ai pleuré tout le long de la route », se souvient celle qui repart pour une bataille, en appel à Paris où elle pose ses dossiers au cabinet Kiejman. « Georges Kiejman, ce n’est pas Badinter mais c’est juste en dessous », situe celle qui dit avoir eu de la chance dans son parcours : « J’ai eu des opportunités et je les ai saisies. »
À Paris, tout le monde est relaxé, sans plaider. La frustration de l’avocate enceinte de sept mois et qui a laissé ses jumeaux de trois ans se mêle au soulagement humain. Elle est reçue par le Président de la République et son garde des Sceaux d’alors, Jacques Chirac et Dominique De Villepin, puis passe devant la commission parlementaire qui se penche sur l’une des grandes erreurs judiciaires contemporaines, comme il y en a eu avant et comme il y en aura encore, pense l’avocate.
« Après tout ça j’ai eu des propositions à Paris, mais je suis de mon quartier », rappelle Caroline Matrat depuis son bureau avec vue sur l’église Saint-Pierre. « Plus la même », elle rentre, accouche de son troisième et profite de son congé maternité pour se spécialiser en droit de la famille et du patrimoine. Presque une formalité : dès le départ, les femmes victimes de violences sont venues à elle. Par intuition peut-être, par le bouche-à-oreille surement. « Je suis la revanche de ma mère, issue d’une famille bourgeoise et qui a dégringolé socialement à cause de son histoire. J’ai réparé. »
Quand elle s’engage politiquement en 2000, elle rêve de débat d’idées. Elle est alors la benjamine dans la majorité socialo-communiste menée par le maire de Calais d’alors, Jacky Hénin : « Femme, jeune, mère de famille : je cochais toutes les cases de la parité », dit celle qui ne tiendra pas longtemps dans les rangs de l’opposition, et sera ensuite élue conseillère départementale en 2015. « La dimension qui me va bien », pense celle qui forme « un super binôme » (encore un) avec Ludovic Loquet « qui (lui a) appris à aller au contact des gens quand (elle a) eu l’habitude qu’on vienne à (elle) au cabinet », salue-t-elle, reconnaissant qu’elle ne pourrait pas mener tous ces combats de front sans son « mari en or massif », Olivier Matrat.
Une femme de tête, « ancrée », qui redit l’importance des partenaires et observe que, « la parole des femmes a encore du mal à infuser ». Elle, en est une des porte-voix.
Justine Demade Pellorce

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par Justine Demade Pellorce
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