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Témoignages : faire son coming out en milieu agricole

12-05-2021

Actualité

C’est tout frais

Le 17 mai est la Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Des actions de sensibilisation sont notamment prévues dans l’enseignement agricole. Car même si les mentalités évoluent, il semble encore parfois difficile de révéler son orientation sexuelle en milieu rural. À cette occasion, nous avons recueilli les témoignages de Elisabeth Saint-Guily, formatrice au lycée agricole de Le Quesnoy (59), et de Pierre, ancien Picard et éleveur laitier en Mayenne (53).

« Je suis lesbienne dans le milieu agricole et ça se passe très bien pour moi »

Elisabeth de Saint Guily © DR
Elisabeth Saint-Guily © DR

Formatrice en comptabilité-gestion au lycée agricole des 3 Chênes à Le Quesnoy (59), Élisabeth Saint-Guily travaille dans le milieu agricole depuis plus de 10 ans. Elle a fait son coming out en 2007 et nous livre aujourd’hui son témoignage.

Après des études à l’ISA de Lille, elle a travaillé pendant 11 ans auprès d’agriculteurs en difficulté au sein de l’association Arcade, à Avesnes-sur-Helpe. Puis, il y a deux ans, Elisabeth Saint-Guily s’est tournée vers l’enseignement. Elle est désormais formatrice au lycée agricole de Le Quesnoy, et intervient auprès de jeunes et d’adultes en BPREA et CS transformation et commercialisation de produits fermiers. 

« Je viens d’une famille bourgeoise et catholique de Rambouillet. J’ai fait mon coming out assez tard, lorsque j’ai rencontré Géraldine, qui est aujourd’hui mon épouse. Je l’ai dit à mes parents un an après, en 2007 (à environ 26 ans, ndlr). Pour eux, ç’a été un choc d’apprendre que j’étais lesbienne et quand je suis partie à Lille, c’était une façon de m’éloigner. Le fait de pouvoir vivre à plusieurs centaines de kilomètres de mes parents m’a beaucoup aidée.

Je me rends compte que dans le milieu agricole, les jeunes sont moins mobiles, ou plus dépendants de leurs parents pour le transport. Cela peut prendre du temps de savoir que l’on est lesbienne ou gay, alors quand on est chez ses parents ou que l’on travaille avec eux, comme c’est souvent le cas, ça peut être plus difficile. Ce n’est pas simple pour les jeunes en milieu rural, à cause de l’isolement.

Dans le cas des transmissions d’exploitation dans le cadre familial, il y a aussi une certaine pression, car on s’attend à ce que les gens aient des enfants pour transmettre à leur tour, de génération en génération. C’est une pression qui peut empêcher de vivre !

De plus, dans les familles en milieu agricole, il n’y a pas toujours la culture du dialogue, pas l’habitude de parler de ce qu’on ressent. Je le vois avec les jeunes au moment de l’installation ; on parle de ce qu’on va faire de sa vie professionnelle, mais rien sur les questions intimes, comme la vie sexuelle. Là, c’est plus difficile. La prévention des difficultés, pour moi, passe au contraire par le dialogue.

« Le milieu agricole est très genré, avec une répartition des tâches par genre, l’homme sur le tracteur, la femme qui s’occupe de l’administratif. Il y a un côté  » tradition  » même si ça change ; car il y a des actions pour déconstruire les stéréotypes de genre. »

En tout cas dans le milieu agricole ça se passe très bien pour moi. Il m’arrive de parler de mon couple à des apprenants ; ils sont un peu surpris en général, parfois mal à l’aise quand ils apprennent que je suis lesbienne, mais il y a un respect du prof, une confiance que j’ai instaurée, et finalement ça passe. Et puis j’essaye d’en faire un non-sujet, de banaliser. Je suis visible et tout se passe bien. 

Je pense toutefois que c’est plus difficile pour les hommes que pour les femmes. Car d’après les préjugés, une lesbienne va être  » un peu moins femme « , plus dégourdie, parler plus fort… et c’est finalement assez bien vu. À l’inverse pour les hommes je pense que ça peut être plus difficile. Comme c’est un milieu parfois macho, ça peut être plus difficile d’être un homme efféminé. J’ai l’impression en tout cas que les gays sont plus discrets que les lesbiennes, dans la cour, on voit des couples de filles, mais les garçons ont plus peur de s’afficher. J’ai connu deux garçons qui ont repris la ferme de leurs parents et qui étaient terrorisés à l’idée de le leur dire qu’ils étaient homosexuels. 

Le milieu agricole est en effet très genré, avec une répartition des tâches par genre, l’homme sur le tracteur, la femme qui s’occupe de l’administratif. Il y a un côté  » tradition  » même si ça change ; car il y a des actions pour déconstruire les stéréotypes de genre. 

Il y a énormément de sexisme dans le milieu agricole. Et sexisme et homophobie sont liés : l’homophobie est la partie émergée de l’iceberg. Ce sexisme, j’y suis confrontée tous les jours avec mes apprenants ; j’ai remarqué que lorsqu’un garçon parle, on l’écoute, lorsqu’une fille prend la parole, on ne l’écoute plus. J’entends aussi plein d’injures, certains disent tout le temps  » Pédés ! « , sans forcément faire le lien.

Parmi les personnes homophobes, il y en a beaucoup qui sont homosexuelles ; quelque part elles l’ont découvert, et il y a un rejet de leur propre homosexualité, c’est compliqué. Car il y a peu de représentation positive de l’homosexualité. Je pense qu’il ne faut pas être dans la riposte, si une personne est homophobe, c’est peut-être parce qu’elle n’accepte pas son homosexualité. Certains retournent la violence contre eux, d’autres vont  » casser du pédé « .

Moi je lutte contre la violence, et pour le fait d’être soi-même. Je suis intervenue, dans le cadre d’une association, pour faire des actions de sensibilisation dans des lycées professionnels ; l’enseignement agricole a les outils pour ça, je trouve qu’il est plus avancé que l’Éducation nationale sur le sujet. Il y a en effet des cours d’éducation socio-culturelle, des effectifs plus réduits et une vision plus globale de la personne. Moi, j’essaye de communiquer de façon positive, autour de la bienveillance, de la confiance en soi. Quand on a été discriminé, on est sensible à ça et on a envie de rendre le monde meilleur. En étant solidaire, c’est une manière de passer au dessus de ce complexe. On essaye de faire changer les regards, de faire bouger la société. Aujourd’hui, certains jeunes viennent me parler, me poser des questions ; quand j’étais jeune, j’aurais bien aimé avoir quelqu’un à qui parler.

Dans le milieu agricole, les personnes LGBT ont souvent peur de faire leur coming out, mais je pense qu’elles ont intérêt à le faire, car la plus part du temps ça se passe bien. Je suis heureuse de ne pas me cacher, c’est épanouissant de ne pas mentir. C’est ce que je souhaite aux plus jeunes ! »

« Agriculteur et gay, et alors ? »

Pierre éleveur laitier mayenne © DR
Pierre, éleveur laitier. © DR

Ancien Picard parti s’installer en Nord-Mayenne, Pierre, 42 ans, est éleveur laitier et gay. Il a créé une page Facebook, « Agriculteur et gay et alors ? » pour mettre en relation des personnes LGBT « afin de mieux accepter son homosexualité en milieu rural et agricole ». Il témoigne. 

Il ne s’est pas installé sur l’exploitation familiale. Pourtant, son père était agriculteur en Picardie. Pierre est parti il y a six ans en Nord-Mayenne. Il y conduit son exploitation en bio sur 230 ha et son troupeau de 120 vaches laitières, composé de normandes et de simmentals.

« J’ai quitté ma région pour vivre ma vie personnelle, mais aussi à cause de la pression foncière qu’il y a en Picardie. Ici, je me dégage un salaire digne de ce nom.

J’ai fait mon coming out il y a 12 ans. En fait, j’ai fêté mes 30 ans avec ma mère qui avait 50 ans : on fêtait nos 80 ans ensemble ! Et je me suis promis de ne plus refaire d’anniversaire sans être moi-même… mais j’ai mis un an à le dire, car j’étais bloqué, notamment à cause de la pression du milieu agricole.

À cette époque, je travaillais dans le para-agricole, où il y avait beaucoup de remarques homophobes : pour dire bonjour, on me sortait une bonne blague homophobe, et je faisais comme si de rien n’était… Ça m’a fermé comme une huître.

Mais je me suis dit que je voulais vivre pour moi et pas uniquement pour les autres, car eux ne vivent pas pour nous ! Alors j’ai fait le bilan, et j’ai fait mon coming out. J’ai passé deux années où je n’étais pas très bien, notamment parce que j’ai découvert le milieu gay que je ne connaissais pas, mais après ça a été. Je suis parti et je me suis installé en 2015. Aujourd’hui je suis en couple depuis six ans, en pleine harmonie ! On a des valeurs communes, des projets communs… »

« On est convaincu qu’en tant que gay, dans l’agriculture, on est seul. Mais en fait, on est tout un réseau ! »

En 2018, Pierre crée une page Facebook intitulée « Agriculteur et gay, et alors ?« . Objectif, écrit-il sur cette page : « Mettre en relations les personnes LGBT afin de mieux accepter notre homosexualité en milieu rural et agricole. »

« Oui, la page permet de mieux s’accepter, mais aussi de se soutenir, car on est mal vu et mal accepté dans le milieu agricole et para agricole. Mais finalement ce n’est pas seulement le fait d’être gay qui est mal vu : moi je suis en bio et en système herbagé, je ne suis pas du coin… alors je suis vu comme un étranger ! C’est un milieu très terre à terre. Dès lors qu’on n’est pas d’ici, ça dérange. »

En 2019, l’éleveur a l’occasion de témoigner dans Têtu (magazine et site web LGBT+). L’article a un fort retentissement. « Ça a fait boom ! Cela a touché énormément de jeunes du milieu agricole et de toute la France, j’ai reçu de nombreux témoignages. Ça a libéré la parole de beaucoup de personnes.

Car on est convaincu qu’en tant que gay, dans l’agriculture, on est seul. Moi je croyais que j’étais totalement seul, mais en fait on est tout un réseau ! Je me suis rendu compte qu’on était nombreux, des centaines, et aujourd’hui je dirais même des milliers.

Il y a aussi beaucoup de gays qui travaillent dans le para-agricole; car il y a beaucoup de fils d’agriculteurs qui ne veulent pas reprendre la ferme car ils craignent d’être enfermés dans une non-vie sexuelle s’ils s’installent sur l’exploitation familiale. Alors que dans le para-agricole, ils sont plus indépendants, mais cachés malheureusement. Il faut vivre sa vie et ne pas vivre par procuration. »

Propos recueillis par Laura Béheulière

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