⏱
| Par Justine Demade Pellorce
Le 1er-Mai 2026 marquera les 140 tout ronds d’une longue tradition ouvrière. Avant de se demander si celle-ci est en voie d’extinction, retour sur 140 ans de luttes.
Le 1er mai 1886, partout aux États-Unis, et particulièrement à Chicago qui compte de nombreux ouvriers, se prépare une journée de mobilisation pour l’obtention de la journée de huit heures. On travaille alors plus de 10 heures par jour, six jours sur sept. Pourquoi le 1er mai ? « Parce qu’à l’époque, aux États-Unis, c’est à cette date que commence l’année comptable pour les entreprises. C’est aussi le moment où se fait (ou non) le renouvellement des contrats des salariés », explique Stéphane Sirot. L’historien, spécialisé dans les mouvements sociaux, poursuit : « Le mouvement s’étend dans la durée, et le 3 mai des ouvriers sont tués par la police. Le lendemain est organisée une marche des ouvriers de Chicago. Au moment de la dispersion, une bombe est lancée dans la foule, sur fond d’anarchisme : le mouvement ouvrier américain est alors assez révolutionnaire. Des policiers font partie des victimes, plusieurs ouvriers seront arrêtés, jugés et condamnés à mort sans preuves, pour l’exemple. »
Lire aussi | Qui est Stéphane Sirot ? Chercheur en histoire sociale !
À l’origine, la fête du travail était célébrée le 1er décembre en France. Suite au Congrès international socialiste de 1889, celle-ci se tiendra désormais le 1er mai, érigé en “Journée internationale des travailleurs”. On est alors dans la lutte, pas dans la fête. La journée donne lieu à des grèves et mobilisations qui se finissent régulièrement dans le sang. Lorsque le Sénat vote la loi visant à instaurer en France la journée de huit heures le 23 avril 1919, il déclare le 1er mai suivant chômé, à titre exceptionnel. En avril 1941, dans une volonté d’unir patrons et ouvriers, le régime de Vichy rend officiellement cette date fériée, la “fête du travail et de la concorde sociale” est née. Le gouvernement issu de la Libération, en avril 1947, reprend cette mesure : le 1er mai est désormais férié et payé à l’instar de la fête internationale du travail célébrée dans la plupart des pays européens. Aux termes de l’article L. 3133-4 du Code du travail, « le 1er mai est jour férié et chômé ». En France, c’est le seul jour férié obligatoirement chômé et payé. À Lille par exemple, c’est le seul jour de l’année où le métro ne circule pas. Source : Dallo
Trois ans plus tard, 1889, c’est le centenaire de la Révolution en France et la deuxième Internationale socialiste se réunit à Paris. Il y est proposé que le 1er-Mai devienne une journée mondiale de mobilisation pour la journée de huit heures. La première édition internationale aura lieu en 1890. « La France sera un des moteurs, y compris le Nord à vocation industrielle, qui sera une place forte de ces premiers 1er-Mai », rappelle l’historien.
Le 1er mai 1891, à Fourmies, une manifestation dégénère et une dizaine d’ouvriers est tuée par l’armée (c’est alors l’armée, pas spécialement formée à gérer les situations civiles, qui est en charge du maintien de l’ordre lors de grandes mobilisations et ça donne régulièrement lieu à des morts, ndlr).
La CGT organise le 1er-Mai 1906 une grande mobilisation qui préfigure les mouvements des travailleurs. Une date qui incarne la première journée de mobilisation nationale, ou d’action syndicale. Les manifestations sont interdites et donnent lieu à des incidents. C’est l’apogée du syndicalisme révolutionnaire en France, qui fait trembler le pouvoir.
À la veille de puissantes mobilisations prévues pour le 1er-Mai 1919, la journée de travail des huit heures, ou 48 heures hebdomadaires est votée. Sur fond de révolution russe, et alors que l’Europe connaît une grande agitation après guerre et craint une prise de pouvoir du mouvement communiste. Mais le vote n’empêche pas les grèves et manifestations d’avoir lieu, la mise en place de la loi étant ensuite rendue compliquée par ceux qui s’y opposent. Il y aura deux morts.
Après cette date, la mobilisation aura toutefois tendance à fléchir, puisque la revendication de départ est atteinte. Dès lors, les 1er-Mai sont symboliques, exacerbés dans des moments particuliers lorsqu’ils s’inscrivent dans des mouvements sociaux. La mobilisation atteint alors plusieurs centaines de milliers de manifestants contre quelques dizaines de milliers en marche normale.
Lire aussi | 1er-Mai : « Les artisans, quand ils ne travaillent pas, ils ne gagnent pas d’argent »
Le 1er-Mai 1936 tombe entre les deux tours des élections législatives qui s’apprêtent à donner le pouvoir au Front populaire. Des ouvriers ont été licenciés, ils réagissent. 12 000 grèves dont 9 000 avec occupation des sites de production sont comptabilisées en mai-juin. Le 1er-Mai de cette année-là est particulièrement suivi.
La participation aux cortèges du 1er-Mai n’est plus gravée dans le marbre. « Les syndicats ne manifestent plus systématiquement à l’exception de la CGT, de Sud, de la FSU… », égrène Stéphane Sirot. La sociologie des manifestants a, elle aussi, naturellement changé, moins ouvrière qu’aux origines. Sur les dérogations qui permettent de travailler dimanches et jours fériés, « une tendance générale », note le spécialiste qui voit encore un symbole dans cette date : « Le 1er-Mai, c’est un peu le 14-Juillet des syndicats », formule-t-il.
Un symbole que certains écornent volontairement comme lorsque Nicolas Sarkozy organise un meeting le 1er-Mai 2012 (nous sommes alors dans l’entre-deux tours de la campagne présidentielle qui oppose Nicolas Sarkozy à François Hollande, ndlr), lors duquel il fait une charge violente contre les syndicats. « Le projet de loi qui vise à autoriser certaines professions à travailler le dimanche s’inscrit dans une ambiance générale, comme ce projet de loi qui propose de réduire le droit de grève dans les transports aux heures de pointe », observe l’historien qui poursuit : « Nous sommes à l’ère de la flexibilité, tout ça s’inscrit dans une volonté d’éliminer les effets de ce qui pourrait perturber cette dynamique. »
« La pratique de la grève reste une pratique ouvrière », pose l’historien Stéphane Sirot, qui rappelle que le droit de grève sera étendu à l’ensemble des travail leurs après la Seconde guerre mondiale, lorsque celui-ci deviendra constitutionnel. Si la grève est si importante en France, ce n’est pas parce que les Français ne sont jamais contents, comme prétend la légende. « C’est parce qu’il y a moins de contre-pouvoir en amont », explique Stéphane Sirot. En Allemagne, par exemple, le partage du pouvoir entre patrons et salariés est plus important dans les entreprises, explique-t-il. Dans les entreprises de plus de 2 000 salariés, le conseil d’administration est partagé à 50 / 50 par des représentants patronaux et des représentants des salariés. Dans les entreprises à partir de cinq salariés, une sorte de CSE est obligatoire et donne son avis sur les décisions stratégiques. Par conséquent, le droit de grève est plus contraint ensuite. En France ce dernier apparaît souvent comme l’unique contre-pouvoir. « On entend souvent que la grève ne sert plus à rien mais c’est faux et le nombre de jours de grève cumulés n’a pas fléchi. Ce qui a changé c’est la sociologie, avec moins d’ouvriers (conséquence de la désindustrialisation) et davantage de fonctionnaires. On observe une trans formation plutôt qu’un effondrement, avec moins de grèves de plusieurs jours, davantage de débrayages qui peuvent être tout aussi efficaces », analyse le spécialiste.
Justine Demade Pellorce

Actualité

Actualité
Consommation, Environnement, Société

Actualité

Actualité

Actualité

Actualité

Vivre et travailler ensemble : la vie d’un couple à la ferme !
par Hélène Grafeuille
Ecoutez leur histoire !
