« J’ai tendance à considérer que le réel a autant de talent que la fiction. Voire plus. » La considération est signée Fabrice Drouelle, journaliste star de la première radio du pays j’ai nommé France Inter. Un journaliste narrateur qui raconte, depuis neuf ans maintenant, des histoires vraies. De son phrasé si singulier, que certains comparent volontiers à un Pierre Bellemare, raconteur devant l’éternel, Fabrice Drouelle prend possession des textes écrits pour lui par d’autres, les adapte, complète ou synthétise.
Il les réécrit partiellement, surtout quand ils portent sur la politique de la Ve République (autant vous dire que c’est un peu la diète pour cet admirateur assumé de François Mitterrand, « parce que pour faire une bonne histoire il faut un bon scénario et un bon personnage et que ces dernières années… »), parce qu’il adore ça et qu’il veut y apporter son point de vue, reléguant l’objectivité du journaliste au domaine de la légende urbaine et souhaitant qu’« Affaires sensibles ne soit pas seulement une émission qui raconte des histoires mais qui véhicule des valeurs aussi, les valeurs de France Inter. »
Il se réjouit d’ailleurs d’observer un nombre croissant de jeunes auditeurs, « non pas que la jeunesse soit une qualité en soi, car elle finit par passer », mais parce que ces citoyens en puissance se nourrissent un peu, au contact de l’émission.
C’est dans cette droite lignée qu’a été imaginée l’adaptation théâtrale de l’émission, avec 140 représentations données à ce jour, dont une, à Grande-Synthe, dans le Dunkerquois. C’était le 13 mars précisément et ça parlait femmes.
Trois destins, trois combats que le journaliste raconte avec le brio qui le caractérise, accompagné par une comédienne, Clémence Thioly, qui met en mouvement ces figures qui vous uppercutent sans sommation.
Pauline Dubuisson, née à Malo-les-Bains (tiens), qui tuera son amant, provoquant le suicide de son père, et sera conspuée car trop libre ; Marie Humbert, la courageuse mère de Vincent qui, tétraplégique après un accident de la route, la suppliera une fois, deux fois, 100 fois de le tuer si elle l’aimait, supplique à laquelle elle finira par répondre, un jour de septembre 2003 à Berck-sur-Mer. Et cet autre destin au féminin, celui d’une pionnière, nommée pour la première fois de l’histoire de ce pays Première ministre et qui, parce que trop libre encore une fois, sera forcée à démissionner, moins d’un an après son arrivée à Matignon : Édith Cresson.

Des histoires de femmes sur lesquelles il se penche, parce qu’il ne peut le faire sur la sienne, confesse-t-il à la fin de la représentation ce soir-là après avoir fait mine d’entamer le récit d’une autre histoire, « celle du petit Fabrice et de sa mère », une autre femme libre, qui a décidé d’avoir un enfant toute seule. Une histoire à laquelle il manque beaucoup trop de pièces et qui le poussent, probablement pense-t-il, à autant s’intéresser à celle des autres.
Les autres ce sont les hommes et les femmes qui ont fait l’histoire, des politiques, des criminels aussi avec une bonne part de faits divers à l’origine des épisodes. Mais pas seulement, loin s’en faut. « Au début, ils ont voulu me faire endosser l’imper mastic de l’inspecteur mais c’était hors de question », formule Fabrice Drouelle, le 22 mars, à l’issue de l’enregistrement dans les conditions du direct du 1298e épisode d’Affaires sensibles. C’était au Théâtre du Nord, à Lille, et ça portait sur la série télévisée The Crown, retraçant sur 70 ans la vie peu ordinaire de la famille royale anglaise.

Car le choix des sujets, « toujours parfaitement libre », prévient-il, répond à trois critères : « Le plaisir d’avoir à les raconter, la résonance – ainsi quand nous avons fait un épisode sur les luttes du Larzac dans les années 70 avons-nous retrouvé nombre d’échos avec l’opposition plus récente à la construction de l’inutile aéroport de Notre-Dames-des-Landes – ou, enfin, une affaire qui a fait parler pendant longtemps, tout ça sans forcément comporter du drame. Car l’un des grands marqueurs de l’émission, aussi, c’est l’éclectisme », revendique le journaliste qui rappelle des épisodes sur le détournement du vol Alger-Paris en 1994, la polémique littéraire qui avait entouré le Goncourt de Romain Gary / Émile Ajar ou encore l’explosion de l’usine AZF à Toulouse.
Une diversité qu’impose la mission de radio de l’offre qu’endosse France Inter, par opposition aux radios de la demande. Une diversité qui se voit liée par un rythme unique, celui qu’imprime le journaliste de sa diction d’un autre temps. Car c’est ce qui fait la marque de fabrique de l’émission aux 900 000 auditeurs : loin des effets de mode, un universalisme qui permet à chacun de se mettre à la place de l’autre.
Bons, brutes ou truands, ils ont tous une trajectoire qui, si elle n’excuse jamais, explique souvent. En nous la relatant, en évitant les raccourcis et les a priori, en farfouillant aussi, Affaires sensibles donne de la chair aux affaires, de l’âme aux histoires et nous rend, bons, brutes ou truands, un peu plus humains.
Justine Demade Pellorce
Il faut pas moins de 23 personnes pour préparer l’émission quotidienne (diffusée du lundi au vendredi à 15 h et rediffusée à 23 h ainsi que le samedi) : « C’est la plus grosse équipe de France Inter », précise Fabrice Drouelle. Une dizaine d’auteurs œuvrent à la rédaction des textes : 22 000 signes, c’est précis, dont la lecture, silences compris car « c’est très important, les silences », prendra peu ou prou 45 minutes auxquelles s’ajoute un quart d’heure d’entretien.
900 000 auditeurs chaque jour pour l’émission auxquels s’ajoutent 6 millions de podcasteurs, soit une audience cumulée de 7 millions d’auditeurs, vertigineux. Affaires sensibles c’est également une pièce de théâtre avec 140 représentations depuis sa création, en 2021.

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