Pascale Oyer est metteuse en scène. La compagnie de la Yole, qu’elle a fondée à Beauvais (60), s’intéresse depuis longtemps au matrimoine théâtral : des autrices trop peu connues, trop peu jouées. Elle est aussi membre du conseil d’administration du collectif HFX + Hauts-de-France, association féministe qui milite pour l’égalité réelle entre les genres dans les domaines des arts et de la culture. À l’instar des autres collectifs régionaux, celui des Hauts-de-France organise chaque année ses journées du matrimoine à la même date que les journées du patrimoine.
Pour balayer les tentations de résumer des idées, ou des combats, à de simples effets de mode, rien de tel que l’histoire. Et celle de la langue est particulièrement édifiante. Ainsi, en plongeant dans le Petit Robert, on apprend à l’entrée « matrimoine » que… eh bien rien, on n’apprend rien puisque le mot n’apparaît pas dans le plus célèbre dictionnaire de langue française. Idem dans le non moins sérieux Littré.
Il faut se plonger dans les dictionnaires historiques de la langue française pour apprendre que le terme, dérivé du latin mater, « la mère », concerne d’abord le mariage (matrimonial) et ce qui est hérité de la mère, les biens comme les droits. C’est le pendant du patrimoine, ce qui est hérité du père. Mais à mesure que le patriarcat se déploie, l’usage du mot recule. Le dictionnaire historique précise que le mot sera même « considéré comme un terme burlesque au XVIIe siècle » avant de disparaître.
« Le Code Napoléon et l’Académie française ont été terribles » pour ce terme comme pour l’ensemble des représentations féminines, explique notre experte. « À mesure que le patriarcat a pris le pouvoir, la notion de matrimoine s’est réduite aux seuls biens : à la dot. Et tout ce qui est de l’ordre de l’immatériel : la pensée, la conception et globalement le pouvoir de l’esprit, ont été balayés », détaille Pascale Oyer.
Quelques emplois ici et là, comme ce roman éponyme d’Hervé Bazin, paru en 1967, mais ce n’est que ces dernières années que les féministes, essentiellement, se réapproprient le terme, comme pour effacer l’effacement. « Il s’agit de se ressaisir d’un héritage culturel et de connaissances dans les arts, et au-delà : il y a eu des ingénieures, des architectes, des scientifiques partout et de tout temps. Il y a eu des femmes politiques, des guerrières aussi. Or, dans les discours, les hommes ont fait main basse sur la pensée, la stratégie et l’habileté », observe la femme de théâtre. « Nous cherchons à nous ressaisir de cet héritage culturel commun, très précieux pour tous », rappelle celle qui n’a pas croisé un seul texte écrit par une femme en cinq ans d’études théâtrales : « Nous sommes spoliés de la moitié de notre héritage », calcule-t-elle.
Alors, on pourrait se dire que le terme patrimoine englobe et l’héritage du père et l’héritage de la mère, selon la règle du masculin qui l’emporte. « Mais tout ce qui va sans dire ne se dit pas », formule Pascal Oyer qui déplore la priorisation récente du masculin en grammaire, « œuvre d’un académicien particulièrement misogyne », et rappelle que « longtemps, on a pratiqué le féminin de proximité ». Elle poursuit : « Aude Denis (autre metteuse en scène, à la tête de la compagnie Par-dessus bord à Lille également membre de HFX + Hauts-de-France, ndlr) propose l’emploi du terme xatrimoine : un mot épicène (qui ne varie pas avec le genre, ndlr). »
L’association milite par ailleurs pour une meilleure reconnaissance de l’héritage des personnes transgenre, « mais c’est encore un autre chantier », dit la metteuse en scène. Et en attendant, il faut visibiliser les femmes pour rattraper le coup, pense-t-elle. « Et mettre davantage de femmes dans les programmes scolaires, dans les bibliothèques et aux postes de direction », exhorte Pascale Oyer qui voit dans l’éducation l’une des clefs.
« Il y a beaucoup d’autrices en région, qui finissent par arriver à Paris », comme les auteurs au demeurant. La différence est qu’en les présentant, l’origine provinciale des femmes sera souvent rappelée, comme pour les renvoyer à leur place. « Louise Labé par exemple (grande poétesse du XVIe siècle, ndlr) : certains la qualifiaient de prostituée, de lesbienne, de Lyonnaise », illustre la metteuse en scène.
Elle pense aussi à Anne Sylvestre, dont on évoque souvent les chansons pour enfants (naturel pour une femme, voyons) en oubliant tous ses « autres beaux textes ». Elle pense encore à cette réflexion d’un conseiller de la Direction régionale des affaires culturelles qui, il n’y a pas si longtemps, lui affirmait que « le mot autrice lui faisait mal aux oreilles », ou à cet homme de théâtre qui, ça n’est pas si vieux non plus, avait lancé un « femme de théâtre, ça existe ça ? » quand elle avait été présentée comme telle. Une bêtise qui n’échappe pas au milieu culturel, qu’on aurait pensé plus éclairé que d’autres.
Les initiatives visant à rendre visible l’héritage des femmes se déploient, doucement. À Paris, on gravera bientôt 72 noms de femmes scientifiques sur la Tour Eiffel, qui rejoindront les 72 hommes déjà présents. Et si des associations portent le flambeau, certaines collectivités leur emboîtent le pas comme Rennes, Rouen ou Nantes qui renomment leurs JEP ou JEMP pour Journées européennes du matrimoine et du patrimoine, participant à mieux valoriser cet héritage. « À quand Lille, Arras ou Amiens ? », invite la metteuse en scène.
Dans cette attente, le collectif HFX + Hauts-de-France lance chaque année un appel à projet et en finance une dizaine sur l’ensemble du territoire, tous arts confondus. « L’idée est de proposer des formes spectaculaires (concerts, expositions, conférences, spectacles) qui célèbrent l’héritage culturel des femmes, de manière joyeuse et militante », détaille la metteuse en scène.
Justine Demade Pellorce

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