
Strazeele, mardi 18h. Calme plat dans le petit village de Flandre, où quelque chose se trame doucement sur le côté de l’église. Là, un camion rutilant au hayon levé sur un comptoir, quelques tables et un personnage : Olivier Delcourt, dit Oliv’. À 52 ans et après 28 ans de boucherie-charcuterie traiteur dans l’Amandinois, il répare ce que le temps a causé, à savoir la fermeture des bistrots de campagne. Et c’est loin d’être anecdotique.
Après presque trois décennies de boucherie donc, et un passage par le glacier Vandecastelle, Olivier décide de lancer un projet un peu dingue. Il a alors 50 ans et digère cette phrase qu’on lui adresse depuis tout jeune – « Je te verrais bien derrière un bar » -, complétée de l’idée folle d’une amie, un jour de 2023 – « Je te verrai bien au volant d’un food-truck… pour servir des bières ». « Ma première réaction a été de dire que je n’aurais jamais le courage. Deux semaines après je cherchais un camion. » Et il faut voir aujourd’hui le petit monde qui se crée chaque fois autour de son camion, la petite société qu’il déploie en même temps qu’il ouvre son hayon.

2023 donc, Olivier Delcourt lance l’étude de marché et intègre la BGE, réseau d’aide à la création d’entreprise. Une première banque dit oui et Olivier lance l’investissement principal : le camion, un Citroën type HY (70 exemplaires dans le monde). Le camion part quelques mois en Italie pour se parer de sa carrosserie ondulée vintage puis rejoint le garage J2C à La Bassée pour un aménagement sur-mesure, dont une magnifique tireuse de six becs faite main. Et la banque se défile, tout s’arrête. Jusqu’à ce qu’Olivier croise les bonnes personnes, qu’une banque éthique décide de croire en son projet, le tout pendant que le camion reste au chaud, merci J2C.

Avec plusieurs mois de retard, Olivier commence sa tournée des villages en juin 2024. Strazeele le mardi, Saint-Jans-Cappel le mercredi, Broxeele le jeudi et Saint-Sylvestre-Cappel le vendredi, de 18h à 22h (beaucoup) plus ou moins. « Je fais revivre les villages qui n’ont plus de bistrot, ça permet de refaire le monde, de faire des rencontres : j’ai vu des gens se croiser ici, se dire « Mais je vous connais… » et discuter pendant une heure : ils habitaient à trois maisons mais n’avaient jamais eu l’occasion de se rencontrer », explique le barbu.
À cette tournée des villages s’ajoute la présence à des événements publics ou privés. D’une pool party à un festival de food-truck à Hazebrouck ou dans les Weppes ; du Tour de France à un événement au tribunal de Lille, Beer route a sa place partout où on aime la convivialité. Et la bière, évidemment – cinq recettes différentes, artisanales toujours et dont trois d’entre elles tournent régulièrement pour avoir toujours une bonne raison de revenir – mais aussi limonade ou jus de pommes artisanaux, idem pour les chips ou le saucisson. Ce camion-là, c’est un vrai petit village gaulois à lui tout seul.

18h20, premier client. Mickaël habite à un village de là, il a pris pour habitude de boire un verre ou deux avec les copains après le footing du mardi… dont la fréquence s’est accentuée pour coller à la présence d’Olivier. Comme beaucoup ce soir-là, Mickaël dit ne pas fréquenter de bar, sauf « l’abreuvoir ambulant », qu’il aime pour Olivier et pour l’ambiance. Jusqu’ici il n’y avait qu’au foot du jeudi qu’il rencontrait des gens.
Et comment font ceux qui ne jouent pas au foot ? Demandez à Greg qui débarque avec son siège de camping sous les « Joyeux anniversaire ! » sonores. Olivier lui tend un magnum de bière en guise de cadeau, des gamins lui donneront des dessins reprenant le logo de Beer route : une vraie petite famille. « J’ai quand même un métier difficile », ponctuera plus tard Olivier de quelques joyeuses icônes l’une de ses nombreuses publications (un prolongement de la conversation pour le sociable en kilt).
Greg, qui aime se faire appeler James, est assureur. Et c’est un sacré : un boute-en-train qui claque la bise à tout le monde en arrivant – mais c’est le cas de chaque nouvel arrivant, comme dans les bistrots d’antan où on n’arrivait pas incognito. La plupart repartent d’ailleurs en lançant un « anosteké, à mardi prochain ! » – et paie sa tournée, anniversaire oblige, avant d’aller récupérer la pizz’apéro commandée au camion pizza voisin. Quelques autres iront à leur tour chercher la pizza spéciale Greg, au beurre à l’ail, parce qu’ici on ne fait rien dans son coin, on partage y compris la saucisse fumée ou les toasts de pâté.

Été comme hiver (Olivier installe alors la tonnelle et le brasero), Beer route est un point de repère, comme un phare dans la nuit sans bistrot. « On s’est fait des amis qu’on n’aurait jamais rencontrés autrement », dit l’un ou l’autre. Il y a Alexandre et Laetitia, les fidèles qui le suivent partout et qui ont même remporté la coupe pour avoir réussi le grand chelem : présents les quatre soirs d’une semaine ; il y a Marylène et François, venus pour la première fois à l’invitation de Greg et qui sont déjà conquis par la convivialité et l’idée d’être à l’extérieur ; il y a Vincent, un voisin habitué, qui vient à pied – « C’est mieux pour venir, et encore mieux pour repartir » – et qui trouve important de soutenir Olivier et son « super projet », alors oui il se sacrifie en buvant quelques bières chaque semaine. Les Flamands sont formidables.
« Je fais un baton à saucisse », prévient Hélène, penchée sur l’ardoise, qui s’est servie comme à la maison. Vincent poursuit : il a passé l’âge de fréquenter les fêtes d’école et autres ducasses, et ce rendez-vous-là, c’est le seul qui permette encore au chef de plaine de rencontrer des gens, « des gens vrais, qui ne font pas de manières ». L’été le crâne fraîchement rasé, l’hiver « en doudoune et chapka en lapin ».

Chacun son tour, et selon une routine bien établie, les habitués, quelques curieux aussi, rejoignent la bulle créée par Olivier. Jeunes ou moins, entre copains, collègues, en famille avec quelques enfants devenus les mascottes, chacun a sa place. « Tu rentres du boulot, t’es sale ; t’es en chemise ou en kilt : ici tu as ta place. On n’est pas dans un café ici, on est chez Olivier », conclut l’un des habitués, faisant briller les yeux de l’intéressé. Strazeele, mardi 21h. L’ambiance monte.
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Justine Demade Pellorce

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par Justine Demade Pellorce
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