Nommé en septembre 2024 directeur de l’Institut Pasteur de Lille, Frédéric Batteux est passé par les États-Unis où il a travaillé deux ans. Il explique les conséquences des politiques anti-recherche de l’administration Trump à court et long termes et pourquoi investir dans la recherche en France et en Europe est une nécessité.
J’ai pensé aux collègues États-Uniens. La recherche, c’est une grande famille internationale, une « équipe monde ». Quand des équipes avancent, je m’appuie sur elles pour faire avancer mes propres recherches. Ces politiques ont des effets sur la recherche dans son ensemble. Un chercheur doit être libre de faire les hypothèses de recherche qu’il veut car la recherche est par définition dans l’incertain. Brider la recherche c’est une négation de ce qu’est la recherche. Qui plus est, les politiques de monsieur Trump tirent aussi sur l’enseignement et ce qui m’inquiète ce sont les répercussions à long terme, on tire sur la recherche de demain. Or en recherche, quand on n’avance pas, on recule. De manière générale, je suis extrêmement triste de ce qui se passe aux États-Unis et je suis extrêmement triste pour nos collègues. J’ai le sentiment d’un énorme gâchis et de beaucoup d’injustice.
Au-delà des budgets alloués à la recherche qui étaient très importants, l’impact est énorme car les États-Unis c’était le pays de la liberté, de l’innovation. Je fais partie d’une génération où on allait aux États-Unis faire une partie de notre carrière car aucune porte n’y était fermée, on pouvait tout essayer et ce, grâce à une émulation scientifique importante qui reposait aussi sur le multiculturalisme.
C’est tout ça que ces politiques cassent et je ne peux pas le comprendre : pourquoi casser cette alchimie ? Les États-Unis avaient parié sur le multiculturalisme et aujourd’hui ce sont les chercheurs du monde entier qui vont avoir désormais du mal à y aller… C’est assez traumatisant et déstabilisant pour l’équipe monde de la recherche.
Il y a les effets de collaboration sur certains programmes qui risquent d’être ralentis, moins financés… Par exemple, à l’Institut Pasteur de Lille nous étudions la maladie d’Alzheimer et on se pose beaucoup de questions car nous répondons souvent à des appels d’offres des États-Unis…
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Un autre effet c’est sur le sanitaire car les États-Unis sont très impliqués dans la surveillance épidémiologique et tout ce qui concerne les vaccins. Or, on peut légitimement se demander ce qu’il va se passer dans ce domaine quand des personnes comme Robert Kennedy, antivaccin, est au ministère de la Santé… À l’Institut Pasteur, nous en sommes au stade de l’étude clinique pour un vaccin, et nous la réalisons aux États-Unis. Cette étude a été validée juste avant les coupes à la FDA (Food and drug administration, autorité responsable des essais cliniques, ndlr) mais que se serait-il passé si on avait fait la demande après ?
On peut aussi penser à la recherche sur le réchauffement climatique et donc sur la santé environnementale (car le réchauffement climatique et ses effets ont des répercussions sur la santé humaine, ndlr).
Enfin, un des risques c’est l’altération de la qualité des messages scientifiques car si on interdit des mots, des questions comment retranscrire correctement les études scientifiques ? Là, les médias ont un rôle à jouer.
Je ne suis pas forcément pour faire le procès du passé. En revanche, si on pense au présent, investir dans la recherche et notamment dans la recherche fondamentale, c’est assurer le futur. La recherche fondamentale consiste à étudier des « mécanismes » mais par exemple, dans le domaine de la santé, elle n’aboutit pas sur un vaccin, un médicament… En revanche, quand vous avez les mécanismes vous pouvez faire de la recherche appliquée ou translationnelle. Ce qui nous inquiète c’est que ces différentes étapes de la recherche ne soient pas bien « nourries » aux États-Unis.
J’encourage donc le gouvernement et l’Union européenne à choisir la recherche, à investir, pour la rendre attractive. On a toujours ouvert nos portes à tous, mais il faut accélérer pour la santé, le bien-être et le vivre ensemble de tous. Les chercheurs américains viendront mais aussi les autres. Il faut le penser comme une politique générale et non centrée sur les chercheurs américains. S’il y a des investissements massifs, on peut devenir les leaders de la recherche, prendre le relais des États-Unis.
Propos Recueillis par Églantine Puel

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