Pour faire un point sur la pêche en région, une seule destination : Capécure, la zone portuaire de Boulogne-sur-Mer. Le poumon économique du secteur, avec 5 000 emplois directs et 2 000 indirects dans et autour du premier port de pêche français (30 000 tonnes par an) et premier port européen en termes de transformation des produits de la mer (300 000 tonnes). Une ville dans la ville.
Première escale, le comité régional des pêches maritimes et des élevages marins comme il en existe dans toutes les régions avec des façades maritimes. « Nos missions sont de participer à l’élaboration des politiques publiques, en faisant remonter l’expérience des marins, et d’accompagner les marins dans l’application des nouveaux textes réglementaires. Il n’y en a pas si souvent, mais ce sont toujours des sujets lourds », pose Hervé Jurkiewicz.
Le responsable de la communication régional poursuit : « Nous défendons la pêche artisanale (les bateaux de moins de 20 mètres, ndlr), la pêche côtière (jusqu’à 12 miles : c’est environ 650 marins pour 110 bateaux, ndlr) et la pêche hauturière (en pleine mer : six bateaux, ndlr). Nous avons la chance d’avoir, ici à Boulogne-sur-Mer, une pêche artisanale avec des capitaux français : l’armateur (autrement dit le patron du bateau, ndlr) est français, et nous voulons défendre les intérêts de cette pêche », milite-t-il.

La zone de pêche, on parle de zone atlantique nord-est, s’étend de Cherbourg jusqu’au sud de l’Angleterre. Des quotas sont attribués chaque année en fonction des espèces et répartis par pays puis par organisation de producteurs. « Mais les quotas s’échangent, se négocient et nous devons défendre en permanence les intérêts de nos pécheurs », prévient Hervé Jurkiewicz qui pense notamment à l’expérimentation de la pêche électrique : « Des pirates ! », dénonce-t-il. Suivez son regard vers le nord : la Hollande et leur pêche à la senne, ces très gros filets avec des petites mailles qui ratissent tout. « Cet été, par exemple, les senneurs sont venus alors que c’est normalement une période de trêve dans la pêche, pour permettre aux équipes de se reposer et à la ressource de se reconstituer », illustre le représentant des pêcheurs locaux.
Le réchauffement climatique a un impact direct sur la biodiversité marine.
À ce contexte de concurrence forcenée s’ajoute la difficulté d’une profession qui fait fondre les effectifs. Plus encore qu’en agriculture, les métiers de la pêche souffrent d’un manque d’attractivité auprès des jeunes. Sa pénibilité rompt souvent la traditionnelle reprise de père en fils. « Et les bateaux finissent à la casse. »
Hervé Jurkiewicz appelle à une reconnaissance et au soutien à une profession locale, non délocalisable et vertueuse. « Le métier est précaire, il faut s’adapter en permanence. Il y a une pression croissante avec le coût du carburant qui augmente, les zones de pêches qui se réduisent, l’opinion publique qui n’est pas toujours de notre côté, le développement de l’éolien offshore », liste-t-il. « Aujourd’hui les patrons de pêche sont devenus ingénieurs de la mer avec des aléas qui s’intensifient et des conditions extrêmes de travail », fait savoir le responsable. On avait compté environ 70 jours de mauvais temps en 2020, ces jours où les bateaux ne peuvent pas sortir. Il y en a eu 120 en 2023.
Le réchauffement climatique a aussi un impact direct sur la biodiversité marine : le hareng, qui marque le début de la saison, arrive désormais beaucoup plus tard et la fête qui est dédiée au poisson roi a dû être décalée. Des conséquences tangibles en termes de rendements aussi, « à cause de l’appauvrissement du phytoplancton, les poissons sont plus petits, leur développement cérébral (notamment leur système de sonar, ndlr) est moins bon ». La faute à la pollution qui, rappelle Hervé Jurkiewicz, « vient toujours de la terre ».
Relisez le portrait de Nouvelles vagues, plateforme conçue pour le développement, la qualité et l’expertise des produits aquatiques.
N’oublions pas les pêcheurs à pied (de coquillages, de végétaux marins : ils sont 405 enregistrés) ou les vérotiers (pêcheurs de vers pour la pêche) : la mer fait encore vivre de nombreuses familles même si la question de la relève et de la mondialisation se pose. « Les algues présentent aussi un énorme potentiel mais il ne faut pas faire n’importe quoi. Le comité régional travaille sur la question avec Aquimer, le pôle d’accompagnement des entreprises du secteur des produits aquatiques, en partenariat avec Scogal, la coopérative d’intérêt maritime qui porterait le projet d’exploitation. »
Autre levier : la sensibilisation du grand public et de la restauration collective à l’intérêt de consommer du poisson, local et de saison – c’est meilleur et moins cher -, parce que c’est bon pour la santé, ça se cuisine vite, c’est écologique, ça permet de faire vivre la profession. Et, ah oui : c’est bon !
Une fois le poisson pêché, il débarque donc à Boulogne-sur-Mer où il sera vendu puis expédié. Après le déchargement à la halle à marée, c’est la vente à la criée : la première de France en termes de volumes et de valeur. Notre deuxième escale passe par les locaux de la SEPD, la société d’exploitation des ports du détroit qui gère en délégation de service public les ports de Calais et Boulogne-sur-Mer, propriétés de la Région qui emploie plus de 600 salariés.
Calais c’est surtout le trafic transmanche (huit millions de passagers par an, 60 % du chiffre d’affaires de la SEPD). Boulogne-sur-Mer, c’est la filière halieutique (40 % du chiffre d’affaires). Sur les 160 hectares occupés par Capécure (la zone d’activité du port) : un centre de lavage, des cales d’assèchement pour les bateaux, 140 terrains loués par des entreprises privées en vue de la transformation, une logistique du frais très spécialisée : « On importe ici neuf poissons pour un pêché soit 300 000 tonnes transformées pour 30 000 tonnes pêchées », prévient Alain Caillier, le directeur délégué du port.

Retour à nos poissons. Une fois débarqués, ils peuvent être vendus en vente directe – dans les aubettes, aux restaurateurs ou mareyeurs (là pas de contrôle) – ; en gré à gré – de la vente directe mais cautionnée comme à la criée, on sera assurés d’être payé (c’est 40 % du volume) – ; et aux enchères pour les 60 % restants. C’est ce qu’on appelle la criée : il en existe 34 en France, de tailles variables (de 1 000 à 30 000 tonnes) et de techniques différentes. Celle-ci, informatisée en 2008 (les cris ont été remplacés par les clics de claviers), a cette particularité d’accueillir des écoreurs, spécificité de Boulogne-sur-Mer depuis le XVIIe siècle en raison des gros volumes de harengs transitant alors. Ils sont un peu comme les agents du bateau, faisant l’intermédiaire entre les armateurs et les acheteurs en réalisant les allotissements et en décidant du prix de vente. La criée a lieu du lundi au samedi à 5 ou 6 h du matin.

Dans un amphithéâtre, des pupitres accueillent une cinquantaine d’acheteurs, complétés d’acheteurs à distance y compris de l’étranger. Les quatre ou cinq écoreurs surplombent l’assemblée façon commentateurs dans un stade. Des écrans indiquent les lots – espèce, taille, bateau, qualité de fraîcheur (ici uniquement de l’extra ou du bon, en fonction de la présentation des poissons), zone de pêche et parfois le nombre de lots car on peut acheter une partie d’un lot. Les cadrans font défiler le prix, avec une vente au prix descendant : il faut se décider au bon moment. En 30 minutes et dans un silence religieux, la pêche du jour est vendue, direction les mareyeurs – ils représentent 90 % des acheteurs, les autres étant quelques gros poissonniers – qui le prépareront de la simple mise en caisse au filetage.
Vient ensuite le temps de l’expédition : le temps est compté pour ce produit ultra-frais que ne peut souffrir d’aucune approximation. À partir de maintenant, plus d’escale. C’est là qu’intervient entre autres Delanchy logistique, spécialiste dans le transport des produits de la mer. 250 salariés, 10 millions d’euros récemment investis, 10 000 m2 de surface pour le froid et une activité de transport à 95 % de poisson (le reste c’est de la glace). Un groupe familial né il y a 55 ans en Bretagne qui compte aujourd’hui une cinquantaine d’agences en France ainsi qu’à l’étranger, et qui a récemment racheté une société norvégienne spécialisée dans le saumon.




Chez Delanchy, à Boulogne-sur-Mer, on débarque plus de 600 bateaux par an, on assure la logistique (réception, préparation, livraison) et on transporte au rythme d’une cinquantaine de poids lourds par jour de 6 h à 17 h pour le dernier départ vers Rungis, des grandes lignes qui rallient les grandes villes du pays tous les jours, voire plusieurs fois par jour. 120 000 tonnes de poisson sont ainsi transportées par an, 7 j / 7. Et en s’adaptant chaque jour aux besoins des clients. « Nous livrons ou nous injectons le poisson dans le réseau via nos agences ou les plateformes de grande distribution. Boulogne-sur-Mer c’est la capitale européenne du poisson, le hub », formule Eddy Mouquet, directeur d’agence qui rappelle la présence de tous les acteurs, depuis le chantier naval jusqu’à la livraison en passant par le pôle de compétitivité et les services (Anses, Ifremer…). « Nous avons un rôle structurant, nous apportons le poisson dans 27 pays. » Bureau des douanes, prestations auprès des services vétérinaires : toutes les étapes sont ici présentes pour que la réactivité soit optimale et que « le poisson pêché ici ce matin soit sur les étals demain matin », promet le directeur. « À Rungis, 60 à 70 % des produits de la mer viennent de chez nous », rappelle fièrement Eddy Mouquet un jour de pluie sur la capitale européenne de la pêche.
Justine Demade Pellorce
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