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20-08-2025

Amandinois. Les mille et un combats d’Isabelle Pique

Agricultrice à Saint-Amand-les-Eaux, dans le Nord, Isabelle Pique figurait il y a quelques semaines sur la liste des nouveaux officiers du mérite agricole. Cette femme battante et engagée nous ouvre les portes de son étable pour partager ses combats.

Isabelle Pique
Isabelle Pique © L. T.

 Tracteur. C’est le premier mot qu’a prononcé Isabelle Pique, fille, petite-fille, arrière-petite-fille et ainsi de suite sur quelques générations encore. Elle est née dans cette rue, a grandi dans cette cour de ferme où stationnait le fameux tracteur (puis les suivants), s’est associée à son père sur cette exploitation laitière dont elle a repris, depuis, les rênes seule, poursuivant l’histoire familiale.

C’est ce qu’elle a toujours voulu faire, confie-t-elle, confirmant – si besoin était – sa passion pour les vaches. Elle s’est formée à l’Institut de Genech, a empoché un BTS productions animales puis un CS en comptabilité, « indispensable », selon elle, à la lumière de ce qu’exige aujourd’hui le métier de chef d’exploitation. Elle y retourne encore à la saison des examens, pour corriger quelques copies. « J’ai besoin de sortir de temps en temps de la cour de ferme », pose celle qui a plus d’un combat dans son sac.

Défendre le métier

L’amour de son métier, d’abord, qu’elle défend bec et ongles. Elle soupire devant les attaques dont est victime sa profession, accusée de nombreux maux. C’est ainsi qu’en 2017, ils sont quelques-uns à créer Agriculteurs de l’Amandinois, une association qui veut « réduire le manque de compréhension et le fossé créés entre la société et nous », ambitionne celle qui en prend la présidence. « On voulait parler d’agriculture au grand public car on en avait marre d’entendre qu’on était des pollueurs, des empoisonneurs, qu’on maltraitait nos animaux… », s’émeut-elle.

Chaque année en octobre, Agriculteurs de l’Amandinois – qui, contrairement à son nom, ne compte pas que des agriculteurs, « loin de là », regrette sa présidente qui aimerait en mobiliser davantage – organise Terre de goûts, son événement phare*. Un repas gastronomique concocté par des chefs à partir de produits bien locaux, et sans rien jeter s’il vous plaît. « Même les épluchures sont transformées en chips ». Le dîner affiche toujours complet, les 200 places s’arrachent facilement. Le lendemain, le rebond prend la forme d’un autre combat avec la « battle » des chefs. La mission ? Transformer les restes de la veille en bouchées gastronomiques. Tous les coups – ou presque – sont permis. Planches à découper dérobées, légumes subtilisés, « c’est très bon enfant », confirme celle qui enfile pour l’occasion le tablier de commis, « tout le monde se lâche, on rigole ».

Changement de vision

On rigole, mais pas que. Car un autre combat se faufile derrière l’action de communication qui se déroule en octobre (rose). L’association reverse un chèque à une ou plusieurs causes qui lui sont chères. Comme l’aide à celles qui luttent contre un cancer du sein. La présidente est bien placée pour connaître le combat que vivent ces femmes, c’est le sien depuis 2019. Cette même année, elle figure sur la liste des chevaliers du mérite agricole. « Une reconnaissance par ses pairs », qu’elle apprécie, tout comme aujourd’hui elle apprécie son nouveau grade d’officier. Mais une reconnaissance qui arrive tandis que la maladie entre dans sa vie. « On change complètement de vision, retient l’Amandinoise. Ce qui paraissait indispensable parait d’une futilité… On économise nos forces, on parle plus directement, on fait du tri. »

La cheffe d’exploitation anticipe les traites à venir, et commande un premier robot en plein confinement, qui sera opérationnel en juillet 2020. Près de quatre ans plus tard, elle en installe un second, pour son troupeau qui compte désormais 90 vaches laitières.

Exprimer le désarroi

Le bien-être animal est parmi ses priorités, reprend celle qui n’accepte pas que l’on remette cela en doute. « Et ce n’est pas la taille du troupeau qui fait que les animaux sont maltraités », se défend-elle. Elle cite quelque souvenir d’un jour où des passants croient voir une souffrance animale tandis qu’il s’agit d’un vêlage. Elle essaie de prendre cela avec légèreté en interrogeant les badauds. « C’est une fille ! Qui veut être le parrain ? », lance-t-elle.

« Avec gentillesse et bienveillance, on arrive à faire bouger les choses sur les territoires », optimise Isabelle Pique qui dit passer « beaucoup de temps à parler, aux instances notamment. Quand on n’est pas d’accord il faut le dire, mais quand on fait de belles choses aussi », pense-t-elle.

Elle se souvient de sa première manifestation en tant que présidente du canton de Saint-Amand de la FDSEA du Nord, devant le supermarché E.Leclerc de la ville. Quelques bennes de fumiers déversées et le dialogue se renouait peu à peu. Elle rencontre les élus, les forces de l’ordre, est invitée à prendre la parole au premier meeting de celui qui est encore candidat à la présidence régionale des Hauts-de-France. Un exercice qui se révèle enrichissant. « Je prends maintenant plaisir à prendre la parole en public, à peser chaque mot pour exprimer les degrés de satisfaction ou de désarroi de la profession agricole », s’étonne-t-elle. Les élus, « ce n’est pas leur faute, assure-t-elle, c’est la machine derrière qui ne veut pas simplifier les choses ».

Prendre soin de soi

Pour autant, la politique, ce n’est pas pour elle, quand bien même la journée compterait une heure de plus. « Si j’avais une 25heure, ce serait pour moi », dit celle qui a pris conscience avec la maladie que si « le bien-être animal passe peut-être avant tout, il faut aussi prendre soin de soi ».

Elle continuera « à se battre, parce que le taux de suicide de sa profession n’est pas normal », parce qu’elle ne supporte pas les « manipulations », dit-elle en citant les débats sur les produits phytosanitaires. « On ne se lève pas le matin en ayant envie de mettre des produits », dit celle qui veut que les consommateurs commencent par « regarder ce qu’il y a dans leur chariot. » Pour son métier, elle continuera à « retourner les bureaux s’il le faut. »  

Louise Tesse

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Agriculture Hauts-de-France Nord

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