Si la résilience avait un visage, elle aurait les traits de Philippe Croizon. Le sourire aux lèvres, le pétillement aux yeux, l’homme monte sur scène pour une humble leçon de courage. Le discours est rodé, les mots percutants, l’assemblée rapidement convaincue. Il a fallu attendre l’âge de 26 ans pour comprendre que « l’impossible n’existe pas, l’impossible c’est juste nous », dit-il en guise de préambule. Il a fallu qu’une décharge de 20 000 volts fasse cesser de battre son cœur et qu’il se réveille deux mois plus tard amputé des quatre membres pour naître à nouveau. Hasard du calendrier, son fils cadet naissait pour de vrai.
Pour Philippe Croizon, impossible n’est pas marcher. Impossible n’est pas traverser la Manche ou relier les cinq continents à la nage. Impossible n’est pas non plus piloter un bolide sur le mythique Paris Dakar.
Mais l’impossible ne se réalise pas du jour au lendemain.
Pour se reconstruire dans ce nouveau corps, Philippe Croizon a traversé les cinq phases du deuil, qui ne connaissent « ni ordre, ni durée », retient-il de cette épreuve : négation, négociation, dépression, colère, acceptation. Il en a ajouté une sixième, confie-t-il, honnête, celle du (pardonnez le langage) « gros con ». De sombres idées l’ont habité au début de sa seconde vie. Mais les belles rencontres l’ont emporté.
La première est le pilote de l’hélicoptère qui a atterri sur le stade de son village éclairé par des phares et l’a tenu en vie tout au long du trajet. Pour sceller cette éternelle amitié, Philippe Croizon lui a envoyé un clin d’œil. Puis il y a cet oncle qui en une « phrase anodine » au sujet de son nouveau-né – « tu ne crois pas que ce serait bien que tu sois là pour le guider sur le chemin de la vie » – lui insuffle le déclic et, faisant d’une pierre deux coups, le titre de son premier livre, J’ai décidé de vivre.
C’est donc ce qu’il fait. Il vit.
Il arrive debout, droit dans ses prothèses, aux 50 ans de mariage de ses grands-parents avec un nouveau mantra : tout est possible.
Il rencontre l’amour et recompose une famille avec Suzanna, son « ange gardien », et leurs cinq enfants réunis.
« Tu es propriétaire de ta vie », lui dira l’un de ses mentors. Le propriétaire saute donc en parachute, une idée de ces mêmes enfants, ce qui attire quelques journalistes. Ceci entraînant cela, il est invité en plateau par France 3 pour réagir au discours de Nicolas Sarkozy sur le handicap. À la question, quel est votre prochain rêve, Philippe Croizon répond spontanément : traverser la Manche.
La suite, on la connaît : le rêve se réalise.
On sait moins que cette annonce à l’antenne n’était pas vraiment préméditée, lui-même ne l’a pas vue venir… On sait moins que la première fois qu’il enfile ses palmes pour commencer à s’entraîner, sa coach – « vous connaissez Philippe Lucas ? Pareil mais en pire » – réalise lorsqu’il coule à pic qu’il ne sait pas nager. On sait moins que son cœur, rendu fragile par l’électrocution, s’emballait au-delà de 3 heures de nage. On sait moins que l’équipe qui l’entourait a plusieurs fois estimé qu’il mettait sa vie en danger.
Mais qu’est-ce que vivre si ce n’est pour réaliser ses rêves, nous inspire le sportif qui traverse la mer jusqu’aux côtes françaises – « l’Everest de la natation » – un beau soir de septembre 2010. « J’ai compris que je n’avais pas traversé la Manche à la nage, mais que nous avions traversé la Manche à la nage et que nous avions réussi », se dira-t-il à bord du bateau qui le ramène en Angleterre.
Les aventures de Philippe Croizon ne font que commencer.
De la Papouasie – Nouvelle-Guinée à l’Indonésie, des États-Unis à la Russie, de l’Égypte à la Jordanie, de l’Espagne au Maroc, il relie les cinq continents à la nage, entouré d’une équipe soudée autour de lui. Il inspire documentaire et – prochainement dans les salles – biopic. Il raconte son histoire sur scène, à près de 100 reprises chaque année. Il invente une application gratuite et participative, VIP (pour very important parking), pour trouver où se garer, où manger, où accéder à la plage ou la pharmacie, où se rendre aux WC, etc. lorsque l’on a une « mobilité empêchée : on parle de 50 % de la population », compte-t-il. « Mon handicap m’emmerde (pardonnez le langage, décidément !) au quotidien. Mais c’est pas moi qui ne suis pas adapté, c’est ma société ! »
Il rassemble, il crée, il inspire. Et parce qu’on commence à connaître le personnage, il appuie quand même. « Je suis très sérieux dans mes aventures mais dès qu’il y a une connerie […] je ne suis pas très loin. »
De son expérience, Philippe Croizon retient quatre outils de la résilience. La famille et les amis, bien sûr, l’amour – « il m’a donné des palmes » – l’humour (l’autodérision est sa marque de fabrique) et le sport, évidemment. Sa vie aujourd’hui est faite de rêves, accomplis ou à vivre. Il refuse de faire partie des « 85 % des gens en Ehpad qui disent regretter ne pas avoir vécu leurs rêves », dit-il en renvoyant la balle dans le camp du public : « C’est à vous de jouer ! »
1994. À l’âge de 26 ans, il reçoit 20 000 volts qui provoqueront l’amputation de ses quatre membres.
2010. Il traverse la Manche à la nage en 13 h 26 et relie, quelques années plus tard, les cinq continents à la nage.
2017. Il est élu l’homme le plus optimiste, catégorie « électron libre », par le journal Écoréseau.
2026. Sortie au cinéma de Into the blue, réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar, et inspiré de sa vie.
Louise Tesse

Actualité

Actualité
Hors-champ, Les rencontres, Société

Actualité

Vivre et travailler ensemble : la vie d’un couple à la ferme !
par Hélène Grafeuille
Ecoutez leur histoire !
