Rarement la salle des fêtes de Marquion (62) s’est trouvée si pleine un jeudi soir. Le 25 mai dernier, les riverains de l’Artois et du Cambrésis ont fait le déplacement, afin d’assister à une réunion de concertation organisée par la société du canal Seine-Nord-Europe (SCSNE).
Le rendez-vous, consacré au futur port intérieur de Marquion-Cambrai, est le troisième du genre en moins de deux ans. « Moi, je les appelle les messes », commente, avec une pointe d’ironie, Laurent Bauduin, agriculteur à Doignies (59).
À l’animation ce soir-là, Franck Dhersin, vice-président de la Région Hauts-de-France en charge des mobilités, Nicolas Siegler et Pierre Georget, présidents des intercommunalités de Cambrai et d’Osartis-Maquion, ainsi qu’une flopée de techniciens de bureaux d’études et un architecte-paysagiste.
Parmi les quatre ports intérieurs prévus le long du canal Seine-Nord-Europe – les autres se situant à Noyon (60), Nesle (80) et Péronne (80) – celui de Marquion-Cambrai sera le plus grand.
Estimé à un coût de 110 millions d’euros, son emprise sera de 156 hectares.
Il comprendra un quai d’un kilomètre de long et une station de fioul, de gaz et d’hydrogène à destination des péniches. De quoi modifier un paysage déjà très touché par l’implantation de l’e-Valley, un projet ambitieux de reconversion de l’ancienne base aérienne de Cambrai, en un parc e-logistique, dont le premier entrepôt a été inauguré en mai 2021.
Le ton des intervenants s’est donc voulu des plus rassurants.
« La partie container ne se verra pas », a-t-on promis à l’assemblée, avant de présenter une jolie modélisation, pleine de verdure.
Au menu : une haie bocagère de 8 mètres d’épaisseur et 2,5 kilomètres de long, plus de 500 arbres, des voies piétonnes et cyclables…
« L’idée est de faire une belle route, à la manière de ces anciennes routes de campagnes majestueuses », a détaillé l’architecte-paysagiste.
Le port intérieur vise une certification Haute qualité environnementale (HQE) et s’inscrit dans une volonté de « sobriété ». Les différentes études d’impact menées assurent qu’il n’y aura aucun changement significatif sur la pollution lumineuse ou la qualité de l’air.
Durant la construction du port, les poids lourds afflueront davantage. Puis le canal devrait ensuite permettre de réduire le trafic de moitié, d’ici à 2044.
Face aux projections qui vont jusqu’à 2070, la salle s’esclaffe.
« Oui, bon… La moitié d’entre nous ne sera sûrement plus là pour voir ça », concède Franck Dhersin en riant. « Mais il y aura nos enfants ! »
Au dernier rang, un homme soupire et pense à haute voix. « Qu’on se le dise, on ne le verra jamais, ce canal. »
Inscrit au schéma directeur national des voies navigables en 1984, le projet du canal Seine-Nord-Europe, qui ambitionne de relier le bassin de la Seine au nord de la France et au Benelux, n’a eu de cesse d’être stoppé et relancé, au gré des alternances politiques, et surtout, des financements.
Une impulsion décisive est toutefois donnée à l’affaire en 2015, lorsque l’Union européenne s’engage à participer à hauteur de 2,1 milliards d’euros, sur un coût total estimé à 5,1 milliards d’euros. Coût qui, considérant la conjonction économique, sera certainement amené à augmenter.
Fort de ce soutien européen, le canal bénéficie également de « l’engagement, très prononcé, des collectivités territoriales des Hauts-de-France », explique Jean-Yves Dareaud, directeur du territoire Artois-Cambrésis pour la SCSNE. D’après lui, la construction du canal s’impose, puisqu’il s’agit d’« une réponse efficace aux enjeux de notre époque ».
À savoir, « concilier préservation de l’environnement, lutte contre le réchauffement climatique par la décarbonation des transports et développement économique et social ».
Ultime preuve que « le canal, c’est parti » : les travaux en cours dans l’Oise depuis 2021.
La deuxième phase a d’ailleurs été lancée à la fin 2022, avec, notamment, le « rescindement » de la rivière Oise et la construction de plusieurs ponts.
Quant au reste du tracé, dans le Nord-Pas de Calais, la Somme et l’autre partie de l’Oise, les premiers chantiers sont attendus pour mi-2024.
Le canal devrait être opérationnel en 2030 : au plus fort du chantier, 6 000 personnes seront mobilisées, dont près de 1 600 sur l’Artois et le Cambrésis. Mais avant que tous ces travaux ne débutent, un dernier feu vert est nécessaire : l’examen, à l’automne, d’une enquête publique environnementale d’envergure.
C’est là toute la complexité d’un projet de cette ampleur, et la principale raison de ses longueurs et délais exceptionnels. Sans cesse, il faut étudier, concerter, s’ajuster.
Depuis 2000, on ne compte plus les diagnostics faune, flore, les recensements des captages d’eau potables, les centaines de piézomètres pour modéliser les eaux souterraines, les modélisations hydrauliques, les fouilles…
Obligée de communiquer auprès des habitants concernés, la société du canal Seine-Nord-Europe est en dialogue continu avec le monde agricole depuis 2019.
Passée la douleur face à la perte de quelque 2 300 hectares, les agriculteurs, par la voix de leurs chambres respectives, ont su négocier des ajustements.
Sur les terrains de dépôts définitifs par exemple, qui seront constitués par les restes de terre excédentaire après le creusement du canal, deux ans et demi de discussion ont été nécessaires.
« Un travail de localisation et de configuration a été mené étroitement avec la profession », précise Jean-Yves Dareaud.
Il a été décidé que les parties supérieures de quatre de ces terrains, sur sept au total, reviendraient à l’exploitation agricole.
Aussi, le quai du port intérieur de Marquion-Cambrai, dont la localisation initiale imposait de « gâcher » des terres agricoles, a été déplacé sur le territoire de Sauchy-Lestrée et Haynecourt, après d’âpres négociations entre la Région et la Chambre d’agriculture.
Une « victoire syndicale » pour Laurent Bauduin, l’agriculteur de Doignies.
Lui est aux premières loges du projet et se montre très vigilant.
« On nous demande de composer avec notre terre, notre outil de travail. Comme si on ordonnait à d’autres de se couper une main pour pouvoir continuer à travailler », assène-t-il, d’abord outré, avant de nuancer. « Le but n’est pas d’embêter le projet, qui constitue un intérêt pour la région et prend déjà assez de temps comme ça, mais qu’il se construise dans le respect des agriculteurs. »
Il raconte la lutte collective, par exemple, pour que les trous réalisés dans les champs lors des sondages géotechniques et autres fouilles soient dédommagés aux agriculteurs.
« Ça a pris des années avant d’être régularisé », regrette-t-il.
Il dénonce aussi le non-respect du guide Techno-solutions, définissant les prescriptions techniques relatives à la réalisation des dépôts et leur remise en culture, pourtant signé par la SCSNE et les chambres d’agriculture de la Somme, de l’Oise et du Nord-Pas de Calais.
« Depuis deux ans qu’ils creusent, nous leur demandons de mettre la terre végétale d’un côté, la terre argile de l’autre, pour ne pas rendre la terre inculte », explique l’agriculteur. Deux années à « rouspéter », deux années « sans qu’ils ne procèdent ainsi ». Si la SCSNE reconnaît des « difficultés d’intervention », elle assure tout faire pour « rectifier le tir auprès des prestataires ». Laurent Bauduin, lui, continue de s’inquiéter : « Et là, ce ne sont que des petits trous. Je n’ose pas imaginer quand ils vont y aller à fond.
Normalement une partie du foncier en occupation temporaire doit être rendue en état à l’agriculture, j’ai de fortes craintes que ça ne soit jamais le cas. »
S’il salue le rôle de la Safer, qui a su gérer les compensations foncières de manière efficace, la quasi-totalité des 2 300 hectares étant d’ores et déjà en réserve pour être redistribuée aux agriculteurs, il s’inquiète de « l’appétit des collectivités ».
« Certaines profitent du canal pour tenter d’empiéter encore plus sur les terres agricoles », assure-t-il.
À Marquion-Cambrai, alors que la SCSNE réalise le quai et la zone d’arrière-quai, ce qui se situe au-delà, l’aménagement des voiries et le raccordement ferroviaire par exemple, est le fait des collectivités territoriales.
« On entend parler d’une base de vie derrière le port. On va peut-être encore sacrifier 40 ou 50 hectares agricoles », s’agace Laurent Bauduin.
Une nouvelle réunion sera organisée le 20 juin prochain, à Cambrai, ainsi que trois « randonnées du canal », le 17 juin à Allaines (80), le 1er juillet à Moislains (80) et le 8 juillet à Noyon (60), dans l’objectif que les habitants s’approprient davantage le projet et, qui sait, y adhèrent enfin unanimement.
Marion Lecas
Lire aussi : Le canal Seine-Nord Europe en chiffres
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