
En ce vendredi pluvieux de février, les 29 élèves de CE2 de Brigitte Tournant ont enfilé manteaux et bonnets et saisi leurs parapluies – car c’est beaucoup plus drôle – avant de franchir, radieux, les grilles de l’école landasienne. 1,2 kilomètre sépare leur salle de classe de la friterie où les apprentis journalistes s’en vont en reportage, munis de leur carte de presse (pour du semblant).
Ils ont auparavant planché sur le sujet. Les frites, ça les connaît, mais ça éveille aussi – au-delà des gargouillis à l’heure de la récréation – bien des questions. Comment on les fabrique, d’abord ? Comment devient-on… tiens, d’ailleurs, comment s’appelle le métier de celui qui fabrique des frites ? Qu’est-ce que ça apporte d’être champion de France de frites ? Et surtout, est-ce qu’on peut les goûter ? La vérité, c’est que la quasi-totalité des élèves sont des habitués, en tant que locaux gourmands qui se respectent, et les ont déjà testées.
Les journalistes en herbe prennent place autour des tables et sortent carnets et stylos, prêts à interviewer les patrons des lieux, Benoît et Caroline Bernhard. « Quelle est l’histoire de la friterie ? », interrogent en préambule Gabriel, Maël, Augustin et Paul. La friterie est née en 2015, répond l’ancien boulanger du village, qui a troqué la farine pour les pommes de terre. 2015, c’est justement l’année de naissance de la plupart de ces CE2…
« Ce n’était pas trop difficile d’arrêter la boulangerie ? », s’inquiète l’un des élèves. « C’était un changement, ça c’est sûr, répond le quadragénaire. C’est comme lorsque vous changez de classe… » « Alors c’est pour mieux apprendre », philosophe du haut de ses 8 ans l’interrogateur. Quinze ans avant de se lancer, Benoît Bernhard avait déjà fait des frites, l’idée lui plaisait. Il teste dans un camion avant de rénover le bâtiment de 1950 pour y accueillir ses clients.
« Pourquoi la friterie s’appelle-t-elle le Germoir ? », questionnent à leur tour Maxence, Sasha, Gabin et Sacha. « Le vieux bâtiment était un germoir à pommes de terre, assure le nouveau propriétaire. Les fermiers y stockaient leurs plants l’hiver, pour les semer au printemps. Pour une friterie, cela semblait une bonne idée ! »
« D’où viennent les pommes de terre ? », se demandent Zélie, Noéma, Théana et Bathilde. « Du village, elles sont cultivées par Olivier Bouly », précise le patron, un clin d’œil au fils du producteur parmi les reporters du jour. Sachant que 60 à 70 tonnes sont livrées chaque année, et ce par sacs de 25 kg, combien de sacs reçoivent les Bernhard en un an ? « Vous regarderez le tableau de conversion dans la classe », rebondit l’enseignante, saisissant la belle occasion au vol pour un problème d’arithmétique. 2400, calculeront plus tard les élèves.
« Combien de frites faites-vous par jour », s’enquièrent Emma, Élise, Agathe et Myrtille, s’attendant à un nombre précis de bâtonnets. « Cela dépend des jours et des saisons, nuance Benoît Bernhard. Le week-end, on fait quasiment une tonne de frites. On a plus de monde l’été, parfois jusqu’à 23 heures. L‘hiver, dès que la nuit tombe, on reste plutôt chez soi. » La friterie compte 50 places dans le hangar rénové et le double sur les tables extérieures.
Quant aux autres produits locaux, le restaurateur cite les steaks Nordistes, le pain principalement de Beuvry-la-Forêt – « sauf celui pour les burgers qui vient du village » -, et l’une des bières, produite à Landas par Gang de brasseurs, un clin d’œil à la fille du brasseur dans la salle également.
« Qui travaille à la friterie ? », se renseignent Maël, Théo, Loric, Anna et Jules. Benoît et Caroline Bernhard ont sept salariés – soit neuf personnes, additionnent les élèves – qui « préparent les sandwichs, cuisent la viande, grillent les pains », détaille la patronne. Elle, est en caisse et gère « un peu de tout ». Son mari est derrière les six bacs à frire. « Et le nom de votre métier ? » Fri-tu-ris-te, articule l’intéressé, soulevant des « oh » et des « ah ».



« Comment fabriquez-vous vos frites ? », enquêtent Baptiste, David, Louis et Eliott. D’abord, on épluche les pommes de terre. « 40 kg en 1 minute 20 », affirme Benoît Bernhard en le démontrant, montre en main, quelques instants après. Son choix de variétés se tourne vers des Artemis, Mélodie ou Trésor, selon les périodes de l’année. Son coupe-frite (électrique) lui permet ensuite de détailler les bâtonnets en deux minutes.
Suit une précuisson dans l’un des bacs remplis de gras de bœuf à 150 °C, « environ dix minutes avant de les laisser refroidir. » « Après on les déguste ? », s’impatientent les reporters. « Je fais une deuxième cuisson quand le client commande, quelques secondes dans le gras de bœuf à 180 °C pour les faire croustiller », confie le frituriste, qui assaisonne à la demande avec sel et vinaigre, suscitant les yeux éberlués de quelques élèves à la limite de la grimace.
« Qu’est-ce que ça vous a apporté d’avoir le titre de champion de France en 2018 ? », interrogent Simon, Tom, Marcellin et Tom, l’image de Mbappé et compagnie en tête. « Quand le Germoir a gagné le titre, de nombreux clients sont ensuite venus de partout ! Des Chinois, des Japonais, des Canadiens, liste le médaillé, venaient manger les frites après les avoir vues dans un reportage à la télévision. Un Suisse a même fait l’aller-retour juste pour ça après avoir perdu 10 kg : c’était sa récompense ! » « Nous sommes mentionnés dans des guides touristiques britanniques », s’enthousiasme Caroline Bernhard, « et même dans des circuits de motards », continue son mari.
« Combien d’étoiles [sous-entendu au guide Michelin] avez-vous ? », questionnent une dernière fois les élèves, les étoiles, justement, dans les yeux.
L’interview touche à sa fin. Les journalistes reprennent le chemin de l’école, un peu moins rapidement qu’à l’aller et les gargouillis de plus en plus sonores, pour filer en évaluation de vocabulaire.
Combien de »t » à frituriste ?
Louise Tesse et les Ce2 de Brigitte Tournant

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