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26-08-2022

« Il faut laisser la diversité dans nos champs »

Jean-Michel Delhaye se dit artisan sélectionneur. Après avoir été son métier, cette passion continue de l’animer à la retraite.

Jean-Michel Delhaye, artisan sélectionneur © Louise Tesse

Fils d’agriculteurs, Jean-Michel Delhaye s’est pris de passion pour la sélection de variétés. Tandis que l’heure de la retraite a sonné depuis déjà quelques années, il a semé une collection variétale sur deux parcelles de 50 ares derrière sa maison, à Esplechin (Belgique), à quelques kilomètres de la frontière.

Comment êtes-vous devenu sélectionneur ?

Mes parents étaient des petits agriculteurs à Moulle (62). Je voulais m’installer mais mon père m’a dit de travailler ailleurs avant. J’ai obtenu un BTA (brevet de technicien agricole, ndlr) à Tilloy-lès-Mofflaines (62). Je n’étais ni mauvais, ni brillant, mais les études n’étaient pas mon truc : je suis un homme de terrain. Je suis arrivé chez Lemaire-Deffontaines en 1977. C’était une toute petite entreprise à l’époque. De fil en aiguille, je me suis mis à faire des croisements avec un premier succès 11 ans plus tard : l’inscription de « Princesse » en orge d’hiver six rangs (escourgeon) puis « Élodie » en orge d’hiver deux rangs. En 1979, j’ai fait mes premiers croisements en blé. Entre-temps, je me suis formé grâce à l’expérience de Jacques Lemaire et avec l’Inra.

Comment crée-t-on une variété ?

En sélection, on parle en F : F0 c’est le croisement, F1 c’est le produit du croisement. Quand on sème une F1, on a une disjonction complète des caractères : ça part dans tous les sens ! En F2, les sélectionneurs commencent à faire des choix d’épis qui seront ressemés plusieurs générations. Sélectionner, ça veut dire observer, choisir et éliminer : garder le haut du panier. Le sélectionneur est l’inverse d’un agriculteur : plus il y a de maladies, plus il est content car il peut choisir !

C’est un métier passion. On crée une diversité génétique. La lignée a besoin d’années pour se fixer par des autofécondations. Un sélectionneur a beaucoup d’espoir. À l’arrivée, il y a souvent peu de choses. Quand on accroche une variété, on est content. Si elle se développe, c’est encore mieux. Mon plus grand plaisir a été de voir des agriculteurs heureux de cultiver une variété que j’avais créée.

Quels sont les enjeux de la sélection variétale ?

Le but est de créer des variétés résistantes aux maladies. Depuis la révolution verte, on a créé des « formules 1 » qui donnent de bons rendements, mais avec beaucoup d’intrants. L’enjeu du futur sera de recréer des variétés qui s’en rapprochent, mais qui demandent moins d’intrants.

Il y a 200 variétés de blés inscrites, mais seulement quelques-unes qui sont diffusées. Ça me chagrine, il faut laisser la diversité dans nos campagnes, dans nos champs. L’agriculteur devrait toujours avoir au moins cinq variétés différentes sur sa sole céréalière. Mettre tous ses œufs dans le même panier est trop risqué ! Celui qui connaît le mieux son champ est l’agriculteur : c’est lui qui doit aller chercher l’information pour décider.

Quel est l’impact du changement climatique sur la culture du blé ?

Lorsqu’on semait du blé à la Toussaint, jamais ô grand jamais on ne récoltait avant le 15 août. Aujourd’hui, huit années sur dix, la moisson est terminée début août. C’est lié au changement climatique, on ne peut pas le nier. Même les variétés tardives d’il y a 40 ans seraient aujourd’hui mûres au 25 juillet.

Le triticale est une plante formidable car c’est la seule créée par l’Homme – le blé, l’avoine, l’orge ont été trouvés dans la nature et cultivés – en associant la rusticité du seigle et la noblesse du blé. C’est une espèce « économico écologique » : elle a besoin de moins d’intrants que le blé et ne demande qu’à se développer. Il faut avoir une volonté de la promouvoir en trouvant des débouchés. Il n’y a pas d’organisation de réception, elle sert uniquement aux agriculteurs qui l’autoconsomment pour leurs animaux, en ateliers porcs et volailles.

Pourquoi avoir poursuivi cette activité chez vous ?

En 2015, j’ai commencé à penser tranquillement à ma retraite en parallèle du travail que je faisais. Mes employeurs savaient que je bricolais. Je n’ai pas de batteuse, j’utilise un semoir à essai pour mes parcelles d’essais sinon je sème à la main, comme quand j’ai commencé chez Lemaire-Deffontaines ! Je suis un artisan sélectionneur. Sur mon hectare, j’ai un peu de blé, de petit épeautre, d’avoine mais surtout du triticale et de l’épeautre. Je pourrais me la couler douce mais je continue par pure passion du végétal, des rencontres, des échanges. Depuis le 1er juin, plus de 200 personnes sont passées voir la parcelle, discuter. C’est toujours gagnant gagnant d’échanger. 

Louise Tesse

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