Il y a des témoignages que chacun – même (et surtout) les « grands de ce monde » – devrait écouter au moins une fois dans sa vie. Celui de Lili Leignel en fait partie. Lorsqu’elle témoigne, celle qui fêtera ses 93 printemps en septembre reprend son nom de jeune fille : Keller-Rosenberg. « C’est le nom sous lequel j’ai été déportée, une manière de rendre hommage à mes parents, une décision avec laquelle mon mari était évidemment en accord », précise-t-elle.
Ce jour de mars, debout durant plus de deux heures, la bouche soulignée par son rouge à lèvres – « c’est ma dignité, cette dignité que Maman nous a inculquée tout au long de notre vie » – Lili Keller-Rosenberg fait face à plus de 1 500 élèves dans l’auditorium du Nouveau siècle à Lille. Dans un silence qui ferait pâlir de jalousie certains profs d’histoire, sa voix retentit, en douceur, tranchant avec l’horreur de ce qu’elle raconte. Son histoire, c’est celle d’une petite fille déportée parce qu’elle était juive et qui a survécu à ce que l’Homme peut faire de pire quand il se laisse envahir par la haine.
Dans la nuit du 27 octobre 1943, à Roubaix, Lili Keller-Rosenberg, 11 ans alors, est arrêtée avec ses parents, Joseph et Charlotte, et ses deux petits frères, Robert, 9 ans, et André, 3 ans. C’est la dernière fois qu’elle verra son père. « Une date qui reste gravée dans ma mémoire à tout jamais. C’était le jour de l’anniversaire de ma mère, la veille avec mon père et mes frères nous avions préparé les cadeaux, des dessins, cela devait être une grande fête… »
Avec sa mère et ses deux frères, Lili Keller-Rosenberg vivra l’horreur durant deux longues années d’abord au camp de concentration de Ravensbrück puis dans celui de Bergen-Belsen.
Son matricule : 25 612. « Fünf und zwanzig tausend sechs hundert zwölf, répète-t-elle. On nous a tout pris, nous n’avions plus rien, même plus de nom… Ce nombre, il fallait le connaître par cœur, en allemand, car si nous n’y répondions pas, c’était des coups de fouet… »
La peur, la faim, le froid, l’humiliation, l’angoisse rythmeront le quotidien de la fillette, de ses proches et des centaines de milliers de déportés. « Les sirènes retentissaient à 3 h 30, mais Maman nous levait une demi-heure avant afin que nous puissions aller faire un brin de toilette. Car si nous n’avions plus rien, il était important pour Maman d’être dignes, c’était notre façon de le rester. »
Pendant que la mère de famille partait travailler, la fratrie l’attendait dans les blocs, « c’était interminable, on ne revivait que le soir lorsqu’elle était de retour. » La seule distraction de ces enfants : tuer les poux… « Nous étions remplis de vermines. »
Des conditions inhumaines et des scènes horrifiques : « J’ai vu des déportés se mettre à plat ventre pour laper de l’eau à même le sol tellement nous mourrions de faim… Des nouveau-nés noyés dans des seaux d’eau froide et les nazis qui chronométraient en combien de temps les nourrissons passaient de vie à trépas… L’odeur pestilentielle des cadavres qui jonchaient le sol… »
Puis le 15 avril 1945, les soldats britanniques libèrent le camp de Bergen-Belsen, « je revois encore l’effroi dans leurs yeux lorsqu’ils nous ont vus ». Pour autant le cauchemar n’est pas fini pour les trois enfants Keller-Rosenberg : « Maman avait contracté le typhus, elle avait été hospitalisée. » Pour Lili Keller-Rosenberg, c’est bien grâce à sa Maman qu’elle est encore là aujourd’hui, « ce petit bout de femme » tellement courageuse qui durant ces deux années a continué à entourer ses enfants d’amour. « Elle nous a donné deux fois la vie : à la naissance et en nous sortant de cet enfer, sans elle nous ne serions pas revenus. »
C’est donc seule que la fratrie rentre en France. « Nous ne savions pas ce que deviendrait Maman que nous avions laissée dans un état désespéré et nous n’avions pas de nouvelle de Papa. » Ils apprendront plus tard que ce dernier, déporté dans le camp de Buchenwald, avait été fusillé par les Allemands quelques jours avant la Libération. « Nous étions contents d’être rentrés libres en France mais tristes de ne pas avoir nos parents. Si c’était pour être orphelins, cela ne valait pas tellement le coup de vivre… »
Quelque temps plus tard, Charlotte retrouve ses enfants et la famille redémarre sa vie. « Nous ne parlions pas de ce que nous avions vécu. Nous ne voulions pas remuer la douleur. Et lorsque nous commencions à évoquer cette partie de notre vie certains mettaient en doute ce que l’on racontait… » Lili Keller-Rosenberg s’est donc tue jusqu’à la fin des années 70 « lorsque les négationnistes ont commencé à s’exprimer. Mon sang n’a fait qu’un tour. Moi qui étais très timide, je me suis dit que je ne pouvais pas me taire face à cela. »
Elle commence alors à témoigner et cela fait 40 ans que ça dure. Epaulée par sa fille, Valérie – « mon plus beau cadeau, mon bien le plus précieux », sourit Lili Keller-Rosenberg lorsqu’elle l’évoque – la survivante arpente la France avec la même motivation pour raconter son histoire et surtout faire passer un message : « Il ne faut plus de guerre, il faut être tolérant, s’accepter les uns les autres malgré nos différences. Noirs, blancs, juifs, musulmans ou catholiques… nous sommes avant tout des êtres humains. Et ce sont nos différences qui nous enrichissent. Je suis consciente de ce qu’il se passe actuellement et cela me rend triste. Mais la paix reviendra, il faudra du temps et je ne la verrai pas mais j’ai confiance en la jeunesse. »
Une mission qu’elle compte bien effectuer encore plusieurs années : « Je me suis fixé jusqu’à mes 100 ans, au moins, et je tiendrai ! », promet-elle avant de conclure : « Je ne suis pas pressée de partir, mais un jour je ne serai plus là et ce sera à vous, les petits messagers, de transmettre cette mémoire. » Il y a des rencontres qui vous marquent à vie, Lili Keller-Rosenberg en fait partie.
Hélène Graffeuille
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par Hélène Grafeuille
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