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| Par Hélène Graffeuille

« Que produit un mouton ? », à cette question, la plupart des réponses commencent par la laine. Pourtant, cette matière emblématique de l’élevage ovin ne vaut aujourd’hui plus grand-chose en France. Longtemps considérée comme une source de revenus, elle est devenue un sous-produit difficile à valoriser, voire un déchet.
Vincent Bodart est éleveur à Nielles-lès-Bléquin (62), entre Saint-Omer et Boulogne-sur-Mer. Il a un troupeau de plus de 200 moutons et dans ses hangars, « quatre ans de stocks de laine. Et même en la protégeant du mieux que l’on peut, cela finit par se détériorer ». Même constat chez Julien Saunier, éleveur de 150 moutons à Licques, ou encore Marie-Hélène Everaere, à la tête d’une entreprise d’espaces verts à Zudausques près de Saint-Omer, qui, avec ses 300 moutons, propose de l’écopâturage. Cette dernière n’a pas la place pour stocker la laine de ses bêtes et a donc été contrainte de s’en débarrasser. « Tous les éleveurs ont le même problème depuis quelques années. Si certains ont quelques filons pour valoriser la laine, cela reste à la marge », regrette Julien Saunier qui depuis maintenant deux ans cherche ce qu’il pourrait faire de la tonte de ses ovins.
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Si la laine ne trouve plus de débouchés économiques, les éleveurs n’ont pourtant pas le choix : les moutons doivent être tondus. Sans tonte, la laine continue de s’épaissir, ce qui peut causer des problèmes sanitaires, favoriser le développement de parasites et nuire au bien-être des animaux. Une contrainte incontournable pour les éleveurs, « il faut les tondre au moins une fois par an et cela revient environ à 3,50 € par animal », rappelle Vincent Bodart. Une opération qui a aussi un coût : « En moyenne, chaque mouton produit trois kilos de laine, soit près de 600 kg par an pour l’ensemble de mon troupeau. Avant, la vente de la laine permettait de couvrir les frais de tonte. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas… »
En parallèle, depuis plusieurs années, le syndicat mixte du parc naturel régional des caps et marais d’Opale (PNRCMO) a initié un travail pour faciliter et massifier la rénovation de l’habitat avec l’ambition d’accroître l’accès aux éco-matériaux tout en favorisant l’émergence de filières locales. Et justement, au vu de la disponibilité de la laine de mouton dans la région, le syndicat a fait le choix de s’intéresser à cette ressource précisément. « Notre souhait n’était pas de créer une industrie locale supplémentaire, mais de créer une filière pour que les éleveurs aient une nouvelle source de revenus », insiste Lucie Duterte, chargée de mission au PNRCMO. Selon le parc, environ 270 tonnes de laine brute sont produites chaque année dans les Hauts-de-France.
En 2024, dans le cadre d’un programme de recherche et développement pour la réalisation de produits biosourcés à faible impact environnemental fabriqués dans les Hauts-de-France, le FRD-Codem, centre de ressources technologiques dédié aux écomatériaux et matériaux biosourcés basé à Amiens, et le Ceti, Centre européen de textile innovant situé à Roubaix, ont créé un panneau isolant à base de laine de mouton et un feutre acoustique et de paillage 100 % laine. « Ces prototypes sont aujourd’hui en phase de tests », précise Willy Flour, chargé de mission au PNRCMO.

Pour voir ce projet aboutir, il faut maintenant lancer une structure porteuse de la filière de production et de commercialisation qui assurera « la collecte des fibres, la transformation via des sous-traitants et la commercialisation des panneaux isolants semi-rigides et du feutre acoustique et de paillage », détaille le PNRCMO qui souhaite que cette structure soit portée par les éleveurs.
Les Hauts de laine, société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), a ainsi été créé par des éleveurs avec l’accompagnement du PNR. Son ambition est donc claire : créer une filière régionale de valorisation de la laine de mouton.
Vincent Bodart, Marie-Hélène Everaere et Julien Saunier y sont particulièrement actifs et espèrent aujourd’hui que les choses avancent, et vite. « L’objectif est de rassembler le plus d’éleveurs des Hauts-de-France possible. Nous avons besoin de volume. Tout le monde peut participer à cette aventure en devenant actionnaire de la SCIC et en livrant de la laine à transformer (on ne peut fournir de la laine qu’en devenant actionnaire, une part sociale représente un volume de 0 à 50 têtes et revient à 100 €, ndlr) », explique Vincent Bodart.

La société des éleveurs est également à la recherche de financement. « Il nous faudrait 200 000 euros et nous espérons être soutenus par les collectivités, les partenaires privés qui souhaiteraient également s’investir sont évidemment les bienvenus. Nous montons des dossiers pour aller chercher des subventions », indique Julien Saunier, avant de poursuivre : « Nous avons notamment besoin d’un transporteur ou d’un camion pour la collecte de la laine, et d’un hangar pour la stocker. L’objectif est aussi de pouvoir recruter un salarié pour aider les éleveurs dans ce projet. »
Le projet est désormais lancé. Les porteurs espèrent désormais que la dynamique s’accélérera et permettra, à terme, de redonner une valeur à une ressource aujourd’hui largement délaissée.
Si vous souhaitez des informations, vous pouvez appeler Vincent Bodart au 06 73 35 03 13, Julien Saunier au 06 35 39 49 65 ou Marie-Hélène Everaere au 06 23 00 06 99.
à Roubaix, les Trois Tricoteurs défendent une mode locale, produite à la demande et sans surstock. Pourtant leur laine est principalement issue d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Plusieurs raisons expliquent ce choix.

Les Trois tricoteurs, c’est une marque écoresponsable de vêtements en maille née en 2020 à Roubaix. Leur ambition ? Relocaliser la production, réduire les déchets et permettre aux consommateurs de voir comment sont fabriqués leurs vêtements.
Ainsi les clients peuvent se rendre dans leur bar éponyme, choisir un pull ou une paire de chaussettes et assister à sa fabrication tout en partageant un café ou une bière locale. La production se fait à la demande et sans stock. En 2024, l’entreprise s’agrandit avec l’installation de nouvelles machines dans une ancienne usine textile, toujours à Roubaix.
Si l’entreprise revendique un ancrage local fort pour la fabrication, la laine utilisée pour confectionner une grande partie de leurs pulls et accessoires ne provient pas de France, mais principalement d’Australie et de Nouvelle-Zélande. En cause : la qualité de la laine française. « Ce qui fait la douceur d’une laine, c’est le diamètre de la fibre », explique Victor Legrain, cofondateur et PDG des Trois tricoteurs.
Plus la fibre est fine, plus le vêtement est souple et agréable à porter. À l’inverse, une fibre plus épaisse donne cette sensation de laine qui « pique » souvent redoutée par les consommateurs. « L’Australie et la Nouvelle-Zélande sont des pays, où la tradition de la laine est très implantée. Leur laine, de type mérinos extra-fin, atteint des diamètres d’environ 19 microns, contre 23 à 27 microns pour une grande partie des laines françaises. Si l’écart semble minime, il se ressent immédiatement au toucher ». Et de poursuivre : « Nous avons déjà essayé de proposer les deux produits côte à côte. Les clients touchaient les deux matières et choisissaient systématiquement la laine australienne. »
Mais pourquoi cette différence entre les moutons français et ceux de ces deux pays ? « Il faut remonter plusieurs décennies en arrière. En France, les élevages ovins ont progressivement été orientés vers la production de viande ou de lait. La laine est devenue un produit secondaire dont la valeur économique s’est effondrée. À l’inverse, en Australie et en Nouvelle- Zélande, la laine a toujours été valorisée, et est l’un des critères dans la sélection des animaux. Et cela prend des générations pour obtenir de bonnes fibres », explique le co-fondateur de la marque.
La marque a toutefois un projet en cours avec de la laine française. D’ici quelques semaines, elle devrait commercialiser des chaussettes tricotées à partir de mérinos français. « Pour ce projet, nous travaillons avec l’entreprise roubaisienne Segard Masurel, spécialiste historique du négoce de laine, dont un des départements accompagne le développement de filières françaises de mérinos, notamment autour du mérinos d’Arles. » Un espoir que, maille après maille, une filière de laine française renaisse…
Hélène Graffeuille

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