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28-03-2024

Avesnois : L’annexion des pommes de terre

Dans le sud de l’Avesnois, un agriculteur néerlandais exploite des prairies pour produire des pommes de terre, déclenchant la colère des habitants devant des maires démunis. Ce cas est un exemple parmi d’autres, car il n’y a pas que dans le bocage que la patate s’impose.

Entre 2015 et 2022, les surfaces emblavées en pommes de terre de consommation ont augmenté de 34 % dans les Hauts-de-France. © L. T.

Au cœur de l’Avesnois, non loin de la frontière belge et de l’Aisne, se cache la petite ville de Trélon, 2 800 âmes. L’Avesnois, « c’est un cadre de vie sublime », débute le maire de la ville, Thierry Reghem. Avec ses haies bocagères, ses arbres centenaires et ses prairies, il est vrai que l’Avesnois est un territoire un peu hors du temps, loin des problèmes d’urbanisation massive que connaît le reste du Nord-Pas de Calais.

Mais voilà, depuis quelques années maintenant, à contretemps du rythme de vie bucolique du coin, dans le reste de la région se développe l’industrie de la pomme de terre, et plus spécifiquement du surgelé. On en veut pour preuve la création de plusieurs usines en peu de temps sur le territoire : l’usine du géant belge Clarebout à Dunkerque, le rachat de l’ancienne sucrerie Tereos d’Escaudœuvres par Agristo…

Des patates, toujours plus de patates

Et qui dit plus d’usines de frites dit plus de besoins en pommes de terre. Or, autour de ces industriels de l’agroalimentaire, les terrains se font rares. Aussi, des agriculteurs français, mais aussi belges ou néerlandais sous-louent, louent voire achètent des terres dans l’Avesnois et dans le reste du Nord-Pas de Calais, pour y faire de la pomme de terre à destination de l’industrie. Entre 2015 et 2022 (chiffres Agreste), les surfaces emblavées en pommes de terre de consommation ont augmenté de 34 % dans les Hauts-de-France.

Les prairies deviennent des champs, les patates remplacent les vaches, les haies deviennent des souvenirs.

Trélon a fini par se faire rattraper et en 2019, des habitants se réveillent et aperçoivent de leur fenêtre non plus une prairie mais un champ, dont la terre a été retournée et emblavée en pommes de terre. Les prairies deviennent des champs, les patates remplacent les vaches, les haies deviennent des souvenirs.

Problème : cela a des incidences sur la vie des habitants, le cours du foncier dans la région et plus généralement, sur la relation des agriculteurs entre eux et avec la société civile. Ce phénomène a d’ailleurs fait l’objet d’un documentaire réalisé en 2022 par Thomas Yzebe, « Les agités du bocage », qui retrace le combat des habitants du bocage. Devant ce combat, des maires démunis et des autorités de régulations qui ne peuvent pas tout.

Où est ma prairie ?

Mais revenons à Trélon. Cette fameuse prairie retournée, « c‘est un agriculteur néerlandais qui a fait l’acquisition de ce terrain, raconte Thierry Reghem. Il n’a pas que le terrain ici, avec son fils et sa fille, ils achètent ou louent plusieurs parcelles dans le sud de l’Avesnois. »

Certains terrains sont à cheval sur plusieurs communes : Ohain et Anor notamment. À Ohain, ces retournements de terre et l’arrachage des haies ont entraîné des glissements de terrain et des maisons ont été partiellement inondées. Face à cette situation, les habitants se soulèvent et les maires d’Ohain et Trélon prennent des arrêtés symboliques, « en réalité on ne pouvait pas faire ça, explique le maire de Trélon. C’est l’État qui avait la main. Cela dit, le préfet n’a jamais cassé nos arrêtés officiellement. Mais le mal était fait, et même si une haie a été replantée (pas dans le champ mais en bordure, ndlr) avant qu’elle ne repousse il va y avoir un certain temps à attendre… »

Autre phénomène : les rehaussements de champs. C’est ce que décrivent les présidents des associations des maires ruraux (AMR) du Nord et du Pas-de-Calais, Jean-Gabriel Masson (maire de Fromelles) et Hervé Deroubaix (maire de Robecq). Car il n’y a pas que dans l’Avesnois que la pomme de terre s’installe. « Je ne le savais pas, mais en Belgique par exemple, il est courant après la récolte et le déterrage de ramener la terre sur le champ. On a parfois des champs rehaussés de plusieurs dizaines de centimètres ! décrit Hervé Deroubaix. Évidemment, des champs rehaussés perturbent complètement le cycle de l’eau : les champs à côté ou bien même les habitations se prennent tout. »

Des pesticides à profusion

Autre point soulevé dans le documentaire « Les agités du bocage » : le problème des pesticides. En effet, là où les habitants vivaient face à des prairies d’élevage, du jour au lendemain, ils doivent cohabiter avec un producteur de pommes de terre dont la conduite culturale n’est pas la même avec plusieurs passages de produits phytosanitaires. Par ailleurs, les maires questionnent aussi la légalité des produits utilisés quand les terres sont exploitées par des Belges ou des Néerlandais. « On ne sait pas ce qu’ils mettent dans leur pulvérisateur. Après tout, ils arrivent directement de Belgique ou des Pays Bas. Or là-bas, ils ont le droit d’utiliser des produits qui sont interdits en France », expliquent-ils.

À Trélon, « des contrôles ont été faits et l’agriculteur était dans les règles. Mais ces contrôles ne sont pas faits la nuit, alors qu’il lui arrive de travailler à cette période… Certains pestent, c’est sûr. Un ou deux cherchent à déménager. Mais pour le moment ça n’a pas trop d’impact sur l’attractivité du territoire car, de toute façon, quand on habite dans l’Avesnois, c’est qu’on l’a voulu. Et, soit dit en passant, les jours d’arrachages des pommes de terre, j’ai vu des gens aller sur la parcelle ensuite pour ramasser ce qu’il restait… », tempère Thierry Reghem.

Les habitants doivent aussi faire avec, faute de mieux.

Peu de moyens d’action

Ce que met en lumière la situation, c’est surtout que les maires ont peu de moyens d’action. « On peut, après coup, faire constater l’arrachage des haies et porter plainte. Mais les plaintes pour ce motif sont généralement classées sans suite. Notre seul rempart c’est de classer les haies au PLUi (plan local d’urbanisme intercommunal), ce qui va être le cas pour 85 % des haies de Trélon », précise Thierry Reghem.

Mais même avec ça, l’action est limitée. « Pour le rehaussement des champs, à moins de les prendre en flagrant délit c’est compliqué. Et puis, tout est question de tact. La plupart du temps, si on leur explique en cours de route que c’est problématique, ils arrêtent ! Ce n’est pas fait pour nuire, c’est fait par habitude », ajoute Hervé Deroubaix. De manière plus générale, « c’est difficile d’aller se battre car on se retrouve face à une armée d’avocats. C’est beaucoup d’énergie », décrit Jean-Gabriel Masson.

Ça, c’est pour les actions après transformation de la prairie en champ de pommes de terre. Mais ce que les maires ont un peu plus de mal à comprendre c’est pourquoi, dans le cas d’achat de terrain, cette situation est possible. « Normalement, c’est la Safer qui gère ça. Nous, on est prévenu mais toujours a posteriori. On n’a aucun regard là-dessus. Maintenant lorsque j’ai un terrain communal qui se libère, je préviens tous les agriculteurs de ma commune avec une lettre d’information pour qu’ils se manifestent. Mais on sent parfois que les propriétaires de terrains se demandent bien pourquoi je veux savoir qui reprend un bail par exemple », explique Jean-Gabriel Masson.

A lire aussi : La Safer ne peut pas tout

Paradoxe agricole

Pour ces maires, l’autre problème est foncier. Car « les agriculteurs belges, néerlandais ou même français qui font cela ont souvent des moyens très importants et font grimper les prix. Or, le foncier dans la région est déjà très élevé », indique le président de l’AMR 62. « C’est un placement plus rentable qu’un livret A. Au-delà du foncier en lui-même, c’est le droit à exploiter qui me semble être devenu un produit financier », ajoute son collègue du Nord. En moyenne, selon le barème indicatif de la valeur vénale moyenne des terres agricoles pour l’année 2022, fixé en 2023 et publié par la Chambre d’agriculture des Hauts-de-France, dans le Nord-Pas de Calais, la valeur vénale moyenne de l’hectare était d’environ 12 800 € et la valeur vénale moyenne de l’hectare à louer était de 6 516 €.

A lire aussi : En Belgique et aux Pays-Bas, le problème de la place

« C’est un sujet très polémique et complexe car il y a de fortes inégalités entre agriculteurs, et certains souffrent car ils n’ont pas assez de terres. Donc, quand ils voient leur voisin sous-louer ou vendre à d’autres, c’est difficile. Parce qu’en plus aujourd’hui, si on n’hérite pas de terres, c’est presque impossible de se lancer. Or, le modèle des enfants d’agriculteurs qui deviennent agriculteurs n’est plus vrai… Donc ce seront les plus offrants qui continueront de grossir. Il va falloir faire attention à ce qu’on ne se retrouve pas avec une agriculture sans agriculteurs », dépeint Jean-Gabriel Masson, soucieux.  

Eglantine Puel

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