» Une prise de conscience. » Voilà ce qui a amené Rémi Cousin, 36 ans, à quitter le rayon jardinage où il avait fini manager, dans la grande distribution, pour aller égrainer des salades dans un jardin collectif de Zuytpeene (59). » Petit déjà, j’étais passionné par le jardinage « , remonte le natif d’Arnèke (59). Avec son grand-père, puis son père, il jardine. Sa mère, elle, est issue du milieu agricole et tout ça rend alors cohérente l’orientation du jeune homme vers des études d’aménagement paysager à l’institut de Genech.
» Puis une opportunité. » Rémi Cousin, passionné de musique, reprend une sono mobile et enchaîne les soirées DJ dans les Flandres – « on parlait de soirées patates » – avec son Night concept. Au bout de quelques années il se résout à prendre un emploi alimentaire pour payer les factures : ce sera vendeur dans la grande distribution. Il gagne en responsabilités, abandonne ses soirées patates et termine, donc, manager de rayon jardinage.
» J’ai alors pris conscience de l’envers du décor, de l’impact de ce que je vendais. J’étais au bout de la chaîne, je vendais des choses produites à l’autre bout du monde par des enfants, des esclaves ou dans une démarche de saccage environnemental « , égraine le nordiste. La naissance de son premier enfant achève de le convaincre.
Parce qu’il faut manger et qu’il ne sait pas encore quelle forme doit prendre sa révolution, il oscille, fait une saison en maraîchage avec l’idée de s’installer, vite avortée car trop compliquée en termes de foncier, puis crée, à l’automne 2019, l’association Jardinons notre santé. » Ma manière de passer à l’action en mettant ma passion au service du bien commun « , dit Rémi Cousin. Concrètement, l’idée est de rassembler des jardiniers et personnes sensibles aux mêmes valeurs de respect de la vie. Une première réunion publique et 50 adhésions immédiates, la graine est semée.
Le jardin associatif repose sur une ambition pédagogique, le partage de connaissances et de graines. C’est d’abord une agricultrice de Bavinchove, sensible à la philosophie de l’association, qui prête 600 m2 de terrain pour la culture collective de fleurs et légumes » en permaculture, sans produits et dans le respect du vivant « . Nous sommes en 2020, en plein covid, compliqué et facile à la fois : les gens ont du temps. » On a commencé à faire des graines et des plants, à expérimenter. On a vendu un peu de notre production aussi. Mon idée était de pouvoir créer un emploi pérenne à terme « , explique celui qui quittera la présidence et le bureau de Jardinons notre santé en 2021 pour devenir le salarié en question fin 2022.
2021, il faut davantage de place, le jardin déménage à Zuytpeene, encore une fois accueilli par un agriculteur. Cette fois ce sont près de 3 000 m2 de terrain à cultiver, deux serres immédiatement installées et les premiers plants de légumes vendus au printemps. En 2022, un morceau de terrain supplémentaire porte à 5 000 m2 la surface cultivée.
« En parallèle, le projet autour des semences libres s’est affiné. Il semblait plus compliqué de gérer la production de légumes frais et de nous faire notre place dans ce secteur alors qu’il n’y avait plus des semenciers artisanaux sur le territoire « , observe, autant qu’il le regrette, le jardinier. » Autrefois, tous les agriculteurs faisaient leurs propres semences, puis le marché s’est industrialisé, privatisé. Aujourd’hui les semences sont sous licences, hybridées et non reproductibles ; elles appellent l’utilisation obligatoire de phytos… «
Graines de Flandre naît dans la veine des précurseurs Kokopelli (association française distribuant des semences, libres de droits et reproductibles, issues de l’agriculture biologique et de l’agriculture biodynamique, dans le but de préserver la biodiversité semencière et potagère longtemps en guerre contre les industriels, ndlr) ou encore de l’association Initiatives paysannes. » Nous laissons faire la nature, exclusivement sur des semences anciennes et les plus locales possibles. Nous travaillons à adapter des variétés moins locales mais intéressantes pour la diversité aussi. Nous les adaptons à nos terroirs et à nos climats, mais aussi à notre façon de travailler, sans produits « , détaille Rémi Cousin qui prévient : « Il faut beaucoup de travail et beaucoup de patience car pour permettre aux semences de se renforcer naturellement, il faut accepter une part de pertes, des rendements moindres parfois. » Moins de graines mais des graines plus fortes, et qui se reproduiront d’une année sur l’autre : c’est la promesse des semences paysannes.
« Nous rendons les variétés autonomes pour pouvoir l’être à notre tour. » Une question d’autonomie alimentaire des territoires, mais aussi de qualité : ces semences paysannes sont plus riches en nutriments.
En mai, l’association Cultivons notre santé a fait sa grande vente annuelle de plants, quelques semaines après avoir lancé officiellement son catalogue de semences libres. 250 variétés, dont pas moins de 120 variétés de tomates, mais aussi des légumes et des fleurs sont ainsi cultivées à Zuytpeene et commercialisées sous la marque Graines de Flandre. En vente directe ou via la toute nouvelle boutique en ligne, pas mal de maraîchers (mais les graines ne sont (pour l’instant) pas certifiées bio) et de nombreux jardiniers choisissent de cultiver ces variétés anciennes.
La dimension patrimoniale de Graines de Flandre intéresse aussi le Centre de ressources génétiques des Hauts-de-France qui lui transmettra bientôt des variétés anciennes à multiplier et à rediffuser. « L’idée est de favoriser la diversité des jardins, pour rééquilibrer les milieux dans une optique de résilience. La variété est aussi bonne dans l’assiette, chaque variété ayant ses propres apports en nutriments et vitamines« , liste Rémi Cousin qui cultive définitivement l’équilibre. Et milite aussi « pour la liberté« .
Car ces semences paysannes sont aussi qualifiées de « libres » parce qu’elles permettent de couper court à un système qui obligerait à ressemer (et donc racheter) certaines variétés tous les trois ou quatre ans au prétexte qu’autrement elles dégénéreraient. « C’est tout le contraire, promet le jardinier. L’année dernière mon ail a attrapé la rouille : je l’ai laissé tel quel et je l’ai replanté cette année, et il est magnifique ! » Un sujet que l’Europe intègre désormais, avec un assouplissement croissant des lois sur les semences paysannes. Il n’y a plus qu’à…
Justine Demade Pellorce

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