
Une fine poussière blanche s’échappe par-dessus les murs en brique d’une ancienne usine. Au sol, des coquilles d’huître mêlées à du sable, et dans l’air, des effluves d’anis. Installée à Killem (59) depuis 1993, l’entreprise Écailles de mer a été fondée à Bray-Dunes, en 1956, par un ancien brasseur observant l’appétence des oiseaux pour les coquilles sur la plage. « Il a recyclé ses cuves de brassage pour commencer à sécher des coquillages ramassés sur la plage », remonte Annelise Prouvost. Ses grands-parents, Thérèse et Gilles, rachètent l’entreprise en 1968, et Manuel, son père, rejoint l’aventure dans les années 80.
L’entreprise en développement s’installe à Killem en 1993. Aux débuts, le produit phare est la litière pour oiseaux, aussi appelée fond de cage. C’est un mélange de sable de mer et de coquilles marines agrémentés d’anis. Dans les années 90 s’ajoute la production de quartz, pour l’aquariophilie. Puis vient celle de terres à bain pour les chinchillas qui s’y nettoient, ne supportant pas l’eau.
Vient ensuite, en 2016, le développement des compléments calcium dédiés à l’alimentation animale. Ces mélanges de coquilles marines broyées en divers diamètres en fonction des oiseaux renforcent la solidité de leurs os et de leurs œufs. Le calcium peut avoir une origine terrestre (calcaire des carrières du Boulonnais), ou provenir des coquilles marines. « Elles demandent davantage de transformations mais dont l’assimilation dans l’organisme est plus lente », précise Annelise Prouvost. « Nous avons diverses formules, prémixées, qui sont intégrées à des recettes d’alimentation animale pour des marques d’animaleries ou de jardineries. Une petite part est aussi destinée aux coopératives agricoles ou aux éleveurs », précise celle qui a pris la direction de l’entreprise en 2016.
Annelise Prouvost a 18 ans quand son père meurt brutalement. « Ma grand-mère a accepté de conserver l’entreprise à condition que je termine mes études. Elle a tenu la barre pendant six ans (le temps d’un master en gestion puis d’une année australienne pour Annelise, ndlr) et en est toujours la gérante. » Écailles de mer emploie six salariés, pour l’essentiel des agents de conditionnement, « un métier difficile », reconnaît la jeune patronne.
Progressivement, les compléments alimentaires s’imposent dans la production de l’entreprise, en raison de leur meilleure valeur ajoutée. « D’autant plus avec le boom des poules chez les particuliers », indique la directrice d’Écailles de mer. L’alimentation animale représente aujourd’hui 65 % du chiffre d’affaires de l’entreprise, les fonds de cage 25 % et la terre à bain et autres quartz pour aquarium les derniers 10 %. Ecailles de mer commercialise 6 000 tonnes par an, contre 3 500 en 2016.
La fine poussière blanche qui s’insinue partout lors des phases de broyage est récupérée en partie pour l’alimentation des bovins. « Rien ne se perd », confirme Annelise Prouvost. Elle explique encore donner les gros coquillages et les cailloux aux agriculteurs qui en font du remblai pour les chemins. La poudre de coquille marine est encore utile dans la confection de peintures claires pour les toitures, dans la cosmétique ou encore pour l’aérogommage. « Les possibilités sont nombreuses. »
Autre petite révolution, l’origine des coquilles valorisées. « Nous transformions des coquilles marines, que nous achetions pour une bonne part aux Pays-Bas où elles étaient draguées dans les fonds marins », détaille la jeune patronne. Elle poursuit. « Nous nous sommes rendu compte du problème des coquilles de Saint-Jacques. Nous avons progressivement augmenté la part de coquilles recyclées dans notre processus. » Les coquilles de moules ne sont, elles, pas valorisées. Le risque de contamination dans la préparation de l’alimentation animale est trop important.
Les coquilles proviennent aujourd’hui de Normandie – Dieppe en particulier, pour les coquilles d’huîtres surtout dont près de 500 tonnes ont été valorisées par Écailles de mer – et, pour une bonne part, de Boulogne, premier site national de transformation des produits de la mer. « 1 500 à 1 700 tonnes de coquilles Saint-Jacques y sont disponibles chaque année. Nous en avons valorisé 500 tonnes en 2022 », décompte Annelise Prouvost. Elle a mis en place une opération de récupération des coquilles auprès des poissonniers de la Baie de Somme. Depuis 2016 entre 25 et 50 tonnes sont ainsi valorisées.
« Nous aimerions mettre en place des points d’apport volontaires avec la communauté urbaine de Dunkerque (CUD). Au moins à certaines périodes comme nous avons pu le faire lors de la foire aux huîtres de septembre en partenariat avec Ecopal » (association spécialisée dans l’écologie industrielle et territoriale), ambitionne la directrice. Elle explique comment il est notamment possible de déposer ses coquilles dans les déchetteries de La Rochelle.
Pour se développer, l’entreprise a sollicité une subvention dans le cadre du Feampa (Europe/ Région). « Certains particuliers nous contactent pour nous donner leurs coquilles. Ce n’est pas gérable à cette échelle », explique la jeune femme. Elle évoque aussi cette entreprise, du bassin de Thau (vers Sète), l’appelant pour lui proposer 2 000 tonnes de coquilles d’huîtres. « Ils m’ont même proposé de m’installer là-bas », balaie celle qui aimerait surtout pouvoir se développer sur son territoire.
Justine Demade Pellorce

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