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« Le secteur agricole s’est adapté à la crise comme les autres, peut-être même mieux »

01-04-2020

Actualité

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Si l’agriculture a su s’adapter à la crise sanitaire actuelle, il est peu probable que celle-ci occasionne des changements radicaux dans le secteur. C’est en tout cas l’avis d’Alexandre Guérillot, doctorant en sociologie à l’Université de Lille (59) qui pose l’œil distant du scientifique sur la situation. Une interview tirée de notre grand format : Coronavirus, l’agriculture relève le défi.

Alexandre Guérillot
Alexandre Guérillot. © DR

Doctorant en sociologie à l’Université de Lille (59), lui-même confiné et joint par téléphone, Alexandre Guérillot travaille sur les mutations du travail agricole en contexte de transition agroécologique. Il répond à nos questions.

Lors de l’annonce des mesures de confinement, on a pu observer des citadins rejoindre la campagne, ou encore des rayons de supermarchés dévalisés. Que voyez-vous dans ces comportements ? Les Français prennent-ils conscience du caractère essentiel de l’agriculture?

Ce sont des comportements qu’on a déjà vus. Les crises comme celles que nous sommes en train de traverser, qui sont brutales, révèlent davantage les fragilités.

Le fait que les citadins se réfugient à la campagne montre surtout les inégalités des possibilités de se préserver dans la population. Ce sont les CSP+ (catégories professionnelles à fort pouvoir d’achat, ndlr) qui vont à la campagne dans leurs résidences secondaires ; les gens qui habitent dans un logement social restent dans leur logement social. La crise donne davantage d’acuité à des inégalités qui sont déjà connues. Je ne suis pas sûr que ce comportement soit lié à une prise de conscience particulière du rôle de l’agriculture dans la société de la part des consommateurs.

Cependant cette prise de conscience existe et progresse en France depuis pas mal d’années.

Qu’avez-vous observé d’autre ?

On peut penser à l’initiative « Des bras pour ton assiette » (de WiziFarm, ndlr), à laquelle plus de 40 000 personnes ont répondu en moins de 24 h. Cela paraît vraiment beaucoup. Il serait intéressant d’en savoir plus sur les motivations des gens qui ont répondu vite et massivement : pour les quelques cas que je connais, c’est davantage l’occasion d’obtenir un travail rémunéré. Des personnes en demande d’emploi y voient aussi l’occasion de se former à ce travail et peut-être de le poursuivre par la suite.

La crise a montré la fragilité du marché du travail agricole en France mais elle existait déjà. La difficulté à recruter des saisonniers est assez méconnue du grand public mais, pour les agriculteurs c’est tous les ans la même chose. Là, ça arrive avec davantage d’acuité.

La grande distribution s’est engagée à favoriser l’origine France. Pensez-vous que cela puisse s’inscrire dans la durée ?

Je vais un peu sortir de mon rôle de sociologue, et je ne voudrais pas être pessimiste mais le « greenwashing » et le « françaiswashing » de la grande distribution ne sont pas nouveaux. Ils recyclent les mêmes recettes de communication qu’ils ont déjà employées. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas engagé d’actions qui vont vers plus d’approvisionnement local, c’est d’ailleurs le cas. Là c’est plus une fenêtre qu’ils ont pour communiquer.

« Il est encore un peut tôt pour prévoir quoi que ce soit, mais il est peu probable que cette crise occasionne des changements radicaux dans le secteur. »

Les difficultés rencontrées par le secteur dans cette crise (approvisionnement, manque de main-d’oeuvre, fermeture de certains marchés…) risquent-elles de le déstabiliser ?

D’après certains indicateurs économiques, le secteur n’a pas l’air encore très déstabilisé, il s’adapte comme les autres, peut-être même mieux. Il y a plein de réponses qui sont déjà fournies. Les marchés ont fermé puis rouvert… les autorités ont compris qu’elles s’étaient trompées !

Le secteur commence tout de même à rencontrer des problèmes de logistique, il y a des inquiétudes autour du transport notamment. Beaucoup de camions font des allers pleins et des retours vides : cela occasionne des surcoûts qui vont sûrement avoir un impact, mais difficiles à mesurer.

Pensez-vous que cette crise puisse entraîner de profonds changements au sein du secteur agricole?

Il est encore un peu tôt pour prévoir quoi que ce soit, mais il est peu probable que cette crise occasionne des changements radicaux dans le secteur. À part si le confinement et la crise durent très longtemps, mais il faut être prudent.

Si la crise du Covid-19 doit occasionner des changements, cela sera sûrement à la marge. Et cela ne concernera pas que l’agriculture à proprement parler, car elle est au confluent de rapports de force qui sont politiques, économiques, sociaux, avec de nombreux acteurs. Les industries agroalimentaires, les institutions françaises, européennes, les industries d’intrants, d’agroéquipements… C’est un espace très structuré qui ne va pas bouger sur une crise conjoncturelle.

Si des changements importants doivent se passer, cela s’inscrira dans des temporalités qui seront longues, forcément.

« Les mesures de distanciation des personnes vont peut-être donner du grain à moudre aux défenseurs de l’usage massif du numérique dans l’agriculture »

Quelques évolutions seront toutefois visibles…

Les mesures de distanciation des personnes vont peut-être donner du grain à moudre aux défenseurs de l’usage massif du numérique dans l’agriculture ; capteurs d’humidité, ordinateurs qui récoltent l’information agronomique sur les exploitations et évitent au technicien de se déplacer… On peut s’attendre à une généralisation de ces équipements, car c’est quelque chose qui est déjà en route : l’enseignement agricole met par exemple le paquet sur la formation numérique.

Il y a quelque chose dont on ne sait rien cependant : c’est l’impact qu’aura la crise de l’après sur le secteur agricole et tout son écosystème. Bien malin qui pourra dire ce qui va se passer ! Cela risque d’entraîner des effets domino qu’on ne peut pas trop prévoir.

Propos recueillis par Laura Béheulière

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